Vrai ou fake Retrouvez notre enquête sur une vidéo montrant de possibles exactions en Ukraine

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Vrai ou Fake, enquête sur une vidéo d’exactions en Ukraine
Quentin Peschard - Julien Pain - Alexandre Gras - Bastien François - Jim Raynal - Alexandra Cosqueric
Article rédigé par
Quentin Peschard - franceinfo
France Télévisions

Pendant plusieurs semaines, l’équipe de Vrai ou Fake a analysé une vidéo montrant des soldats ukrainiens tués en territoire séparatiste. Un travail d’enquête qui a permis de remonter la piste de son auteur.

La vidéo circule sur le réseau social Telegram, entre internautes prorusses, à partir du 22 mars dernier. On y voit une scène difficilement soutenable, brouillée par la faible qualité des images. Un paysage urbain, boueux et recouvert de neige. Des corps ensanglantés, étendus à même le sol. Ils portent pour la plupart des uniformes ukrainiens, et leurs pantalons ont été baissés. Parmi eux, un homme dont le sous-vêtement a été retiré : sur ses jambes se trouvent un coussin et un bâton, autant d’indices de possibles exactions sexuelles.

Enfin, une voix, celle d’un homme parlant russe, qui se moque des cadavres. "Il louche, il fait un putain de clin d’œil !", commente-t-il, hilare, en zoomant sur une victime. Derrière lui, d’autres individus s’esclaffent. 

Ils sont venus, et ils se sont rendus eux-mêmes, ces jeunes !

L'auteur de la vidéo

à propos des victimes

Ces propos, qui semblent signifier que les soldats ukrainiens ont été exécutés après avoir été capturés, indiquent que cette scène montre un potentiel crime de guerre.

Pendant deux mois, l’équipe de Vrai ou Fake a étudié ces images pour reconstituer le fil des événements, et tenter d’identifier l’auteur de cette vidéo. Avec l’aide des internautes spécialistes de l’enquête en sources ouvertes Patrick Schultz et Vova, nous sommes parvenus à remonter jusqu’à lui, étape par étape.

Une scène d’horreur tournée au Donbass

Grâce à la façade du bâtiment que l’on peut voir derrière les corps, nous avons réussi à géolocaliser l’immeuble devant lequel a été tournée cette vidéo. Il s’agit des locaux désaffectés d’une ancienne entreprise de charbon, située à Pervomaïsk. A quelques kilomètres seulement de la ligne de front avec les forces ukrainiennes au moment de la diffusion de la vidéo, cette ville minière du Donbass se trouve en territoire séparatiste, dans la République autoproclamée de Louhansk.

Mais comment remonter jusqu’à l’auteur de cette vidéo ? Grâce à l’aide d’internautes ukrainiens, nous avons retrouvé un soldat qui s’est filmé devant une autre façade de l’entreprise de charbon, dans un post publié sur son compte TikTok seulement trois jours après la vidéo d’exactions. Sa voix est similaire à celle que l’on peut entendre se moquer des cadavres. Il appartient au 6e régiment cosaque de la République de Louhansk. Un corps séparatiste qui, d’après plusieurs coupures de presse locale, contrôle bien Pervomaïsk.

Cet homme, dont nous avons retrouvé la carte d’identité militaire, a pour nom de guerre Miron (nous avons son nom exact, mais avons choisi de ne pas le mentionner). Âgé de 52 ans, il vient de la ville d’Alchevsk, proche de Pervomaïsk. Mobilisé sur le front du Donbass depuis le début de l’invasion russe, le 24 février dernier, il filme régulièrement son quotidien de soldat sur TikTok ou Instagram. On apprend grâce à lui que l’usine de charbon semble servir de base à son régiment, et qu’il mène alors des offensives contre Popasna, la principale ville contrôlée par les Ukrainiens à proximité de Pervomaïsk, prise depuis par les forces russes.

Entre opérations en véhicule blindé, permissions en famille et blagues potaches avec ses camarades, il raconte une vie presque ordinaire. Cette illusion de normalité vole en éclat quand Miron est en contact avec des Ukrainiens captifs : sur une vidéo publiée le 3 avril, on l’entend menacer de coups et de viols des prisonniers de guerre parfois blessés. "On va vous passer dessus ! Qui d’entre vous va sucer ?", hurle-t-il, alors qu’un autre soldat séparatiste frappe à la tête un Ukrainien.

Analyser la voix de Miron, pour prouver son implication

Miron était donc sur les lieux autour de la date de publication de la vidéo, et il est régulièrement en contact avec des prisonniers de guerre.

Mais comment prouver factuellement qu’il a bien tourné cette vidéo ? Pour y parvenir, nous avons fait appel à des experts de l’analyse de voix. L’entreprise Whispeak, et un expert de justice indépendant utilisant le logiciel Voice Inspector de la société Phonexia, normalement utilisé dans le cadre d’enquêtes judiciaires, ont accepté de comparer la voix de Miron à celle que l’on peut entendre se moquer des cadavres. Sans se consulter et en adoptant deux méthodes différentes, ils sont parvenus à la même conclusion : les caractéristiques vocales de Miron sont extrêmement proches de celles de l’auteur de la vidéo. On peut donc affirmer avec un haut niveau de certitude qu’il est bien l’homme qui se cache derrière ces images.

Selon Karine Ardault, une juriste spécialiste des crimes de guerre, les éléments mis à jour par nos recherches peuvent servir de base à une enquête judiciaire. "Il s’agit d’une vidéo intéressante, qui présente un élément permettant de mettre en évidence des responsabilités pénales, et d’établir que des individus auraient pu commettre des crimes de guerre vis-à-vis des personnes que l’on voit mortes", explique-t-elle.

Mais en l’état, cette vidéo n’est pas suffisante, et doit être remise en contexte. Il faut comprendre ce qu’il s’est passé avant, et après.

Karine Ardault, juriste spécialiste des crimes de guerre

Cette mission reviendra à la Cour pénale internationale ou à un tribunal ukrainien spécialisé. Mais notre enquête a toutefois permis de retrouver l’auteur de cette vidéo. Un homme qui devra peut-être, un jour, s’expliquer de ses actes. 

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