Témoignages "Nous avons dû voler pour manger" : après avoir fui l'Ukraine, Anna et Natalia ont été victimes d'une tentative d'exploitation

Article rédigé par
Envoyée spéciale dans le sud de la France - Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Deux réfugiées ukrainiennes, Natalia et Anna (leurs prénoms ont été modifés), dans un centre d'hébergement du sud-est de la France, le 20 avril. (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

Franceinfo a recueilli les témoignages de deux femmes réfugiées mises à l'abri dans le sud de la France, après avoir vécu, selon leur récit, une tentative d'exploitation domestique en Espagne, puis dans l'Hexagone, par un couple d'exilés originaires d'Ukraine. 

Elles sont désormais à l'abri, au cœur d'un village de vacances reculé, niché dans la nature. Anna et Natalia*, 43 et 50 ans, vivent dans ce centre d'hébergement pour réfugiés depuis la mi-avril, dans le sud-est de la France, après avoir été prises en charge dans un département voisin. Après surtout trois semaines "de cauchemar" entre l'Espagne et le sud de la France. Ces mères de famille ukrainiennes, arrivées début mars en Europe, affirment avoir vécu une tentative d'exploitation domestique en prenant la route de l'exil.

Recrutées pour travailler comme assistantes maternelles au sein d'une famille originaire d'Ukraine et réfugiée en Europe, Anna et Natalia relatent avoir travaillé sans relâche, "24 heures sur 24 avec les enfants", sans aucune pause. Anna, assistante maternelle depuis quinze ans en Ukraine, a "maintenant peur d'aller travailler dans une famille, de dormir chez une famille". D'une voix douce, cette femme menue aux longs cheveux noirs évoque une forme de "stress post-traumatique" après les trois semaines passées dans la famille. "J'essaie de profiter de la nature ici, mais quand je suis dans mes pensées, les angoisses reviennent en permanence." 

Un contrat sans trace écrite

Quand la menace a commencé à se rapprocher d'Odessa, Anna, sa fille et sa sœur fuient vers la frontière la plus proche, entre l'Ukraine et la Moldavie. Anna reçoit alors une proposition de travail de la part d'un couple originaire d'Ukraine que ses anciens employeurs connaissaient. Sans en savoir davantage sur cette famille, elle décide d'accepter l'offre, accompagnée de son amie Natalia. Direction l'Espagne, destination choisie par le couple, pour travailler et envoyer de l'argent à leurs proches. Les réfugiées sont recrutées pour "surveiller les [deux] enfants, jouer avec, faire le ménage", décrivent-elles. Le contrat est passé à l'oral, sans trace écrite.

Anna (le prénom a été modifié), une réfugiée ukrainienne, séjourne désormais dans un centre d'hébergement, dans le sud de la France.  (VALENTINE PASQUESOONE / FRANCEINFO)

"Au début du contrat, le père avait promis une journée de repos par semaine"pointe Anna. "Ils avaient promis des repas corrects", ajoute timidement Natalia, le visage fermé. En Espagne, les deux amies se retrouvent "24 heures sur 24" dans un hôtel trouvé par le couple. Les parents occupent une chambre, les assistantes maternelles en occupent une autre avec les enfants à surveiller constamment. Anna doit dormir dans le même lit que le garçon de 2 ans dont elle s'occupe, sans répit. 

"Nous cherchions déjà des connaissances pour partir. Je commençais à chercher sur internet des groupes d'Ukrainiens vivant sur place, et qui pourraient nous aider."

Anna, réfugiée ukrainienne en France

à franceinfo

La famille décide ensuite de partir pour la France. Elle trouve une location dans le Sud. Mais les conditions restent les mêmes. Les deux réfugiées vivent dans "deux petites chambres" au rez-de-chaussée, chacune dormant avec un enfant, tandis que les parents résident au premier étage. Il leur est interdit de quitter la propriété, ne serait-ce que pour marcher dans le quartier, assurent-elles. 

"Le terrain était complètement fermé, nous n'avions pas les codes pour sortir. Les barrières faisaient deux mètres de hauteur. Nous avions en permanence peur d'être enfermées."

Anna, réfugiée ukrainienne en France

à franceinfo

Dans ce huis clos, Anna et Natalia veillent sur les enfants, préparent les repas et se chargent du ménage sans interruption, du réveil des petits "dès 7 heures" à leur coucher, "quand ils sont vraiment fatigués", entre 22 et 23 heures. Elles cuisinent le petit déjeuner, jouent dehors, préparent le repas du midi. Natalia fait le ménage et les lessives l'après-midi tandis que le garçon dort, tout en s'occupant de la fillette de 4 ans. Il faut préparer le goûter, jouer dans le jardin puis cuisiner le repas du soir, avant l'heure du bain et la lecture. "Il était impossible d'avoir cinq minutes tranquille", pointe l'exilée. Pour son amie Anna, "le seul moment de repos était quand le petit garçon dormait", l'après-midi. 

La fin de soirée, ou le début de la nuit, sont les seuls moments où les assistantes maternelles peuvent manger. "En fait, il y avait un réfrigérateur avec de la nourriture pour les parents et les enfants, pas pour les nounous. Nous n'y avions pas accès", décrit Natalia. "Nous avons honte, mais nous avons dû voler pour manger", des bananes et des kiwis laissés sur le balcon. Anna se souvient d'un soir où elles sont montées en silence dans la cuisine, au premier étage, réservé au couple ; quelques secondes pour attraper deux morceaux de pain et une boîte de conserve.

"On a fait un sandwich à minuit et c'était notre petit-déjeuner, notre déjeuner et notre dîner."

Anna, réfugiée ukrainienne en France

à franceinfo

"Nous avons mangé le sandwich et nous avons pleuré, poursuit l'assistante maternelle. Nous étions épuisées (...). Chaque matin, on se disait qu'il fallait partir et chaque soir, on comprenait qu'on ne pouvait pas quitter le terrain. On ne savait pas où aller."

"Nous avons eu peur d'être retenues de force"

Leurs employeurs, tout au long de cette période, quittent la maison et reviennent sans prévenir, racontent Anna et Natalia. Elles décrivent un couple fortuné, un homme "explosif" et une femme les rabaissant régulièrement. Un soir où ils sont de sortie, Anna place un caillou pour bloquer le portail de l'entrée et tenter d'obtenir de l'aide. L'Ukrainienne réussit à échanger quelques mots d'anglais avec une voisine, qui lui donne son numéro de téléphone et conseille d'appeler le 17. Elle la met en contact avec une femme parlant russe, car "les gendarmes parlaient français [au téléphone], je ne pouvais rien leur répondre", affirme Anna. 

Les deux amies disent avoir finalement reçu des billets d'avion de la part de connaissances, afin de quitter les lieux. Elles annoncent leur départ au couple. "Nous avons eu peur d'être retenues de force, de partir sans argent." Le père, assurent-elles, a refusé qu'elles partent avant l'arrivée d'une nouvelle nounou, puis a rechigné à les conduire à l'aéroport. Il a finalement accepté de les rémunérer 850 euros chacune pour les trois semaines de travail, avancent celles qui ont été prises en charge par la police française et emmenées vers un centre d'accueil. 

"Nous sommes sur un fil entre exploitation et traite, sur une suspicion de traite", commente Christophe Perugini, coordinateur de la cellule de crise Ukraine au sein de l'association Agir pour le lien social et la citoyenneté (ALC) qui les a recueillies. "Elles étaient en tension, avaient peur de rester dans les parages", souligne-t-il, en précisant que le service de traite domestique de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) a été contacté sur ce cas. Quelques semaines plus tard, Natalia évoque sobrement son état de stress permanent, ses troubles du sommeil, ses tremblements. "Je n'avais jamais connu de moment d'irrespect dans ma vie, cela m'a énormément traumatisée", confie-t-elle, laissant échapper quelques larmes. Les deux amies s'inquiètent pour les femmes qui les remplaceront auprès de cette famille. "On sent que ce sera pire."

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées et les lieux sont gardés secrets pour garantir leur sécurité.

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