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Témoignages Guerre en Ukraine : près de Bakhmout, des volontaires "risquent leur vie" pour exfiltrer des civils

Article rédigé par Marie-Violette Bernard
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Un volontaire effectue une maraude à Nykyforivka (Ukraine), le 13 mars 2023, à la recherche de civils qui veulent être évacués. (IGNACIO MARIN / ANADOLU AGENCY / AFP)
Des groupes de bénévoles, étrangers ou ukrainiens, participent aux évacuations de civils dans les villages à proximité de la ligne de front. Franceinfo en a interrogé certains.

"L'an dernier, j'ai aidé une Ukrainienne, violée par des soldats russes et dont le mari avait été tué, à partir en Autriche. J'ai réalisé que je pouvais être utile de cette façon." Ignatius Ivlev-Yorke évoque la rencontre qui a changé son quotidien d'un ton neutre, comme s'il agissait d'un événement banal. Cet ancien photojournaliste fait pourtant partie des dizaines de volontaires, étrangers ou ukrainiens, qui organisent désormais des évacuations de civils sur la zone de front du Donbass.

Certaines de ces exfiltrations sont menées par les "White Angels", une unité de la police de Donetsk que Le Monde a suivie. "Les autorités font leur possible, mais leurs capacités ont des limites", pointe, début avril, le Britannique de 27 ans. C'est dans ces cas-là que les équipes comme la sienne entrent en action.

Des habitants parfois "surpris par l'avancée de la ligne de front"

Depuis l'été 2022, le groupe de cinq volontaires mené par "Iggy" a aidé "3 000 à 4 000 personnes" dans le Donbass. Des ordres d'évacuation ont été émis il y a plusieurs semaines déjà pour cette région de l'est du pays, où se concentrent les combats. "C'est une zone extrêmement militarisée : on se trouve toujours à proximité d'une infrastructure qui est une cible potentielle", explique Achille Després, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ukraine. Mais "certains civils n'ont pas pu partir car ils étaient en grande précarité, âgés ou en situation de handicap", pointe-t-il.

Comme cette habitante, secourue par Kuba Stasiak. "Elle dormait lorsque je suis arrivé. Je l'ai réveillée et elle m'a pris dans ses bras, très émue", raconte ce Polonais de 29 ans, lui aussi à la tête d'un groupe de secouristes bénévoles. "Elle avait passé des mois coincée dans cet appartement, sans électricité. J'ai eu l'impression de la sortir d'un coma."

D'autres civils ont été "surpris par l'avancée de la ligne de front", ne réalisant pas la proximité des combats, selon Achille Després. "Certains habitants ont une vision glorifiée de l'armée ukrainienne : ils se disent que leurs soldats ne peuvent pas perdre du terrain, qu'ils sont encore en sécurité", confirme Dimitri Thellier, un interne français qui a effectué une rotation de deux semaines dans l'équipe de Kuba Stasiak, fin février. 

"Ces villes et villages ne se transforment pas en 24 heures en zone de guerre : les combats se rapprochent lentement, les obus aussi. Les habitants pensent qu'ils ont encore le temps de se décider puis, un jour, ils réalisent que la situation est devenue trop dangereuse pour se déplacer."

Ignatius Ivlev-Yorke, volontaire britannique

à franceinfo

C'est alors que bénévoles interviennent. "On est contactés par des autorités locales ou par des personnes qui veulent être exfiltrées, explique Kuba Stasiak. On essaie aussi de faire des maraudes régulières dans les 'centres d'invincibilité' où les habitants se rendent pour avoir accès à internet et à des produits de première nécessité." L'objectif : se faire connaître de ces civils et gagner leur confiance, pour les inciter à quitter cette zone de tous les dangers.

"Beaucoup de temps passé à attendre"

"On ne peut pas forcer les gens à partir, surtout lorsqu'ils sont résignés à rester même si ça leur coûte la vie", souligne Ignatius Ivlev-Yorke. A Bakhmout et dans les environs, "il y a eu beaucoup d'opportunités d'évacuation depuis le début de la guerre", concède Achille Després. "Mais certains ont refusé : j'ai croisé un jeune de 19 ans qui tenait à rester avec son grand-père, qui ne voulait pas quitter sa maison malgré les combats", se remémore le porte-parole du CICR.

Un groupe de volontaires tentent de convaincre un habitant d'évacuer Bakhmout (Ukraine), le 20 février 2023. (MAREK M. BEREZOWSKI / ANADOLU AGENCY / AFP)

Parfois, ces Ukrainiens peinent aussi à laisser derrière eux "le seul environnement qu'ils aient jamais connu, alors qu'ils n'ont aucune famille ailleurs", renchérit Kuba Stasiak. "Et puis il y a ceux qui sont influencés par la propagande russe et qui pensent que les frappes sont menées par les Ukrainiens", poursuit cet ancien journaliste, qui répond aux questions de franceinfo depuis la ville de Kostiantynivka, à 40 kilomètres de Bakhmout. Entre deux phrases, il s'interrompt pour écouter le bruit incessant d'obus qui s'écrasent à proximité.

Le rythme de ces expéditions varie beaucoup d'une période à une autre, au gré des demandes et des opportunités. "On enchaîne plusieurs jours d'affilée, puis plus rien", reconnaît Kuba Stasiak. "Evacuer des civils, c'est beaucoup de temps passé à attendre : que la voiture soit réparée, qu'on ait les informations sur les gens à récupérer ou sur la situation militaire, que la météo soit bonne...", ajoute Dimitri Thellier. 

Intervenir malgré "la peur viscérale pour sa vie"

Les derniers mois ont été éreintants. Au cœur de l'hiver, la ville de Bakhmout est devenue un point névralgique du conflit entre les forces russes et ukrainiennes. L'équipe d'"Iggy" y a effectué sa dernière mission fin mars. "L'armée devait évacuer une famille, qui avait décidé de partir après que leur fils a été brûlé vif dans une maison touchée par une frappe, raconte le volontaire. Le véhicule des soldats est tombé en panne, donc on nous a demandé d'aller les récupérer." Un déplacement particulièrement risqué, alors que les routes étaient presque toutes contrôlées par les forces russes. "Lorsque nous sommes arrivés, la grand-mère ne voulait pas partir, alors que ses enfants et son mari s'en allaient", poursuit Ignatius Ivlev-Yorke.

"Nous étions dans la rue, très exposés. J'ai tenté de la convaincre pendant deux minutes, le temps de charger la voiture, puis nous avons dû partir et la laisser là."

Ignatius Ivlev-Yorke, un volontaire britannique

à franceinfo

"Lorsque nous arrivons à sortir des personnes dans des conditions si dangereuses, c'est un immense soulagement", confie Kuba Stasiak. D'autant que ces volontaires "risquent leur vie" pour assister les rares civils restés près du front, sans forcément avoir d'expérience militaire ou de secourisme. Pour être "préparée au mieux", l'équipe d'Ignatius Ivlev-Yorke se forme donc en continu, et a fini en avril un nouvel entraînement à la médecine en contexte de guerre.

Dimitri Thellier avait, lui aussi, déjà été instruit dans ce domaine. "Je n'ai pas tant eu besoin de mes compétences médicales pendant la mission, mais cette formation était précieuse une fois sur le terrain, témoigne-t-il. Une nuit, nous attendions deux camarades avec qui nous avions perdu le contact radio et un obus a explosé au-dessus de nos têtes. Je me suis rendu compte que j'étais bien entraîné parce que je ne suis pas resté sidéré, je me suis tout de suite jeté au sol."

Mais il existe un élément auquel aucune formation ne peut préparer : "la peur viscérale pour sa vie, son intégrité physique", pointe l'interne français. La peur pour ses camarades, aussi. "Des morts, j'en ai vu beaucoup en tant que médecin. Mais c'est différent lorsqu'il s'agit de personnes avec lesquelles on a partagé quelque chose de fort", rappelle Dimitri Thellier.

Instagram, un soutien psychologique et financier

Depuis la fin de l'hiver, Kuba Stasiak a appris la mort de plusieurs membres d'autres groupes de volontaires. "C'est un petit milieu donc ça nous affecte forcément, admet le Polonais. Depuis, je ressens une pression supplémentaire." Pour y faire face, le jeune homme envisage de prendre "un mois de repos, loin du front".

"Cette mission requiert énormément d'empathie. Pour pouvoir aider au mieux ces habitants, il faut que je recharge mes batteries."

Kuba Stasiak, volontaire polonais,

à franceinfo

En attendant de pouvoir prendre cette "pause", le bénévole s'appuie sur le soutien de la communauté qui le suit sur les réseaux sociaux. Comme Ignatius Ivlev-Yorke, il partage régulièrement des photos et des vidéos de ses interventions sur Instagram. Si l'objectif premier est de "documenter la réalité de la guerre", cela permet aussi à ces volontaires de recueillir des dons pour leurs opérations. "Les gens veulent nous aider, en payant les factures médicales si les membres étrangers de l'équipe sont blessés, ou les frais du quotidien comme l'essence", explicite "Iggy".

Car ces bénévoles donnent de leur temps et de leur énergie, mais aussi de leur argent. Dimitri Thellier a quitté la France "par ses propres moyens, avec sa voiture, sans assurance pour couvrir les dégâts matériels et physiques" pendant son séjour en Ukraine. "J'ai acheté moi-même mes protections et mon gilet pare-balles, que j'ai laissés à un autre volontaire quand je suis parti. Au total, cette mission m'a coûté entre 4 000 et 6 000 euros", détaille-t-il. Si des amis l'ont "aidé avec quelques dons", il attend désormais de reconstituer ses économies avant de retourner sur le front.

Partager cette expérience sur les réseaux sociaux ne sert pas seulement un intérêt financier. "C'est une nécessité : cela permet d'extérioriser la colère et l'anxiété qui pourraient me submerger après un an à faire ce boulot", souffle Kuba Stasiak, de l'épuisement dans la voix. Pour le volontaire polonais, Instagram est devenu "comme une thérapie de groupe" face aux atrocités du conflit ukrainien. "Je ne me sens pas seul face à tout ça, confie-t-il. Et c'est une force supplémentaire pour venir en aide aux civils ukrainiens."

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