Reportage Guerre en Ukraine : Kherson, une ville fantôme sous les bombes, cinq mois après la liesse de la libération

Article rédigé par Fabien Magnenou, Raphaël Godet, Mathieu Dreujou - envoyés spéciaux à Odessa, Mykolaïv et Kyselivka (Ukraine)
France Télévisions
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Temps de lecture : 11 min
Des habitantes de Kherson (Ukraine) discutent dans un square de la ville, le 1er avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)
Malgré sa reconquête par Kiev en novembre, la ville du Sud n'a pas retrouvé la paix. Les bombardements continuent de rythmer le quotidien des derniers habitants encore sur place.

Natalya a prévu de planter des narcisses dans les pneus remplis de terre, au bout de la rue Illitcha. Une manière pour elle d'embellir un peu le quartier, après la série de drames survenus dans le voisinage. "Il y a deux mois, c'est l'école juste derrière notre immeuble qui a été détruite. Dans la rue Neftyanikov, à côté, c'est le centre de distribution d'aide qui a été visé."

L'ancienne cuisinière de 67 ans n'a pas le temps de terminer sa phrase qu'une intense déflagration la fait sursauter. Puis une autre, 40 secondes plus tard. Et encore une troisième. Un silence puis ces quelques mots : "C'est la vie, que peut-on y faire ?" 

Natalya, habitante de Kherson
Natalya, habitante de Kherson Natalya, habitante de Kherson (FRANCEINFO)

Cinq mois après le départ des troupes russes, Kherson n'a toujours pas retrouvé la paix. L'ennemi s'est retiré sur l'autre rive du Dnipro, et la ligne de front se trouve juste là, au bout de la longue avenue Ouchakova. "Bien sûr, on savait que les Russes allaient continuer de bombarder après la libération. Mais l'état d'esprit a changé depuis la fin de l'occupation. Car nous sommes enfin libres d'aller et venir", enchaîne Natalya, pourtant privée depuis plus d'un an de ses promenades au bord du fleuve. Quand l'artillerie résonne, "je ne pense à rien, j'ai juste peur. Je suis toujours tendue, nerveuse. Je n'arrive pas à dormir normalement."

En raison des bombardements, Kherson se vide inexorablement : 50 000 habitants aujourd'hui, contre 300 000 avant le début de l'invasion, selon les chiffres des autorités locales. Dans les rues, l'impression que le temps s'est figé. Au centre-ville, le manège de la fête foraine est en train de rouiller. La bien nommée place de la Liberté, qui a connu la liesse en novembre, est totalement silencieuse ce samedi après-midi. Plus grand monde ne se hasarde dans cet espace à découvert.

Un bâtiment entièrement détruit par une frappe, à l'entrée de Kherson (Ukraine). Au centre-ville, la place de Liberté est désespérément vide. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Cela fait longtemps que le grand bâtiment de l'administration régionale n'accueille plus d'employés, et le parking est désert. Seules les déflagrations, qui retentissent des kilomètres à la ronde, brisent le silence. Elles sont parfois suivies par des aboiements de chiens. Par endroits, comme à côté du magasin Tsoum, des morceaux de verre jonchent encore le sol. Au total, 1 200 bâtiments ont été détruits ou endommagés par les combats.

Partout, des panneaux de bois recouvrent les fenêtres et les vitres. Près de l'école maternelle numéro 87, un immeuble en construction a été soufflé par une frappe, deux jours plus tôt. Les débris n'ont pas encore été enlevés. "Vous n'avez pas peur ? Parce que c'est vraiment dangereux ici", nous demande Oleksandr Kamentchik, professeur à l'université de Kherson, toujours fermée. 

"C'est très dur psychologiquement. Ici, j'ai mes parents, j'ai ma tante de 82 ans, j'ai mon appartement, ma voiture, mon bateau... Mais nous sommes sûrs que la guerre finira bientôt."

Oleksandr Kamentchik, habitant de Kherson

à franceinfo

Malgré le risque, il est pourtant resté avec sa femme, Olga, et Sacha, leur fils de 4 ans. L'enfant, perché sur une balançoire, n'a "même plus peur". "L'autre jour, on est allés faire des courses, et il n'a même pas réagi au bruit, glisse sa mère, médecin infectiologue à l'hôpital. Il sait qu'on a été libérés. Il sait que ça bombarde depuis le fleuve. En fait, il a plus peur des chiens que des missiles. Ses copains sont partis, mais il n'a jamais demandé pourquoi nous on ne partait pas."

Un peu plus loin, deux fillettes de 10 ans, croquent dans une glace en passant l'air de rien devant le panneau "Danger", tout juste installé devant le bâtiment endommagé. Ce n'est pas la première fois dans le quartier. Pourtant, ni Nastya ni Yana ne paraissent s'affoler. Pas plus que ce voisin qui tire sur une cigarette de tabac brun : "Il était 1h30. Je ne dormais pas, j'étais encore en train de regarder la télé. J'ai entendu un sifflement puis un bruit immense, et mes fenêtres ont tremblé fort. Mais je ne me suis même pas levé du canapé." Son propre immeuble est déjà très ancien. "S'il est touché, il s'écroulera tout entier."

La famille Kamentchik a choisi de rester à Kherson malgré les bombardements quotidiens. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Les habitants sont de plus en plus rares, en cette fin de journée. "Les gens sont davantage actifs en matinée. A partir de 14 ou 15 heures, il n'y a plus grand monde dans les rues", doit bien reconnaître Oleksandr Tolokonnikov, le porte-parole de l'administration militaire. Les supermarchés, pour autant, fonctionnent quasi normalement et les rayons sont remplis. Depuis la libération, et le déminage des routes, les approvisionnements ont repris comme avant. Autre note d'espoir : 14 bébés sont nés à la maternité depuis le début de l'année.

Au Chat sur le toit, un pub du centre-ville renommé Chat patriote, "l es clients viennent pour un café, puis ils restent déjeuner." "Je vois passer des habitants, des militaires et des journalistes", liste Dmytro Pechkevytch, derrière le comptoir. Il se dit "convaincu que les gens reviendront bientôt à Kherson." A deux reprises, des frappes se sont pourtant abattues dans le voisinage. La première fois, le gérant dormait à la cave quand un mortier a touché un immeuble, à 50 mètres de là. Lors de la seconde, il a "continué de dormir", comme si de rien n'était. 

Ceux qui restent ont développé des instincts de survie. Marcher du côté gauche des rues, celui du fleuve, afin de rester à l'abri des immeubles en cas de frappe. Conduire la fenêtre entrouverte pour identifier, à l'expérience, le bruit des "arrivées" russes et celui des "départs" ukrainiens. Ce samedi-là est qualifié de "bruyant" par les habitants. Les bons jours, disent-ils, il y a une dizaine d'explosions ; les mauvais, une cinquantaine.

Une centaine d'habitants quittent encore la ville chaque jour

"C'est un tir de mortier, entrez vite", prévient, soucieuse, une jeune femme à l'entrée d'un bâtiment transformé en plateforme logistique. C'est ici que le projet humanitaire Kherson Hub a établi son quartier général, afin d'organiser des distributions d'aide aux habitants. Sa localisation doit rester secrète. "Les forces russes pilonnent sur une distance de 2 à 4 kilomètres, avertit Roman Holovnia, le responsable des lieux. Nous essayons de ne pas regrouper tous les volontaires au même endroit, car l'ennemi est tout proche".

Des pommes de terre sont stockées dans l'entrepôt de Kherson Hub, en Ukraine, le 1er avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Les distributions s'adressent en priorité aux personnes âgées ou à mobilité réduite, aux enfants, et aux habitants qui vivent dans des secteurs particulièrement dangereux. C'est le cas du quartier Antonovskiy, près du pont qui relie les deux rives. Voilà cinq mois que Kateryna et son mari doivent vivre sans eau, sans électricité et sans gaz. "C'est toujours impossible de sortir de la maison car des drones ennemis volent et larguent des grenades sur les civils et les habitations", explique-t-elle par téléphone. "Nous nous aidons les uns les autres, mais c'est très difficile... Nous sommes constamment en danger."

Kateryna peut compter sur le courage des volontaires, qui bravent les bombardements pour lui apporter le minimum vital. Ce coup de pouce n'est pas simplement alimentaire. Le projet Kherson Hub entrepose également des milliers de panneaux de contreplaqué, afin de calfeutrer les fenêtres brisées. Deux jours plus tôt, relate Roman Holovnia, "nous avons été les premiers à les remplacer sur l'hôpital" Loutchanskiy, touché sur neuf étages.

La façade de l'hôpital Loutchanskiy de Kherson (Ukraine), endommagée par une frappe le 31 mars 2023, et (en bas) les conséquences d'une autre frappe plus ancienne sur un immeuble résidentiel de la rue Chornomoskaïa. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

La soixantaine de volontaires se prépare à une guerre qui dure. Elle a collecté des graines pour développer des petites fermes urbaines. "Comme ça, les gens qui ne peuvent pas se déplacer pourront faire leur jardin chez eux", se félicite Roman Holovnia. Dans un coin, quelque 20 tonnes de pommes de terre sont stockées afin d'être plantées. Le trentenaire, qui travaillait auparavant pour la municipalité, veut également présenter son dispositif spécial "arrêts de bus", censé protéger les passagers des éclats : pas de toit, juste une douzaine de sacs de sable entassés sur 2,5 mètres de hauteur. A Kherson, 50 personnes ont été tuées en attendant les transports en commun.

Un abri antiaérien construit en surface dans les rues de Kherson (Ukraine), le 1er avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

La municipalité, aussi, cherche des solutions. Elle a commencé à construire de petits abris antiaériens, prévus pour 15 personnes, qui ont la particularité d'être en surface. Huit coques de béton ont déjà été installées et une dizaine devrait suivre, pour une soixantaine au total. "Lors de la dernière frappe sur un arrêt de bus, personne ne s'était mis à l'abri, raconte Oleksandr Tolokonnikov, le porte-parole de l'administration militaire. Ces abris peuvent servir d'ultime recours, en cas de bombardement imminent. Les gens se sont peut-être "trop habitués" à vivre avec les bombardements. "Ils estiment que la probabilité d'être touché est faible."

"Beaucoup de passants se rendent sur place pour constater les dégâts, sans penser que les Russes peuvent frapper de nouveau."

Oleksandr Tolokonnikov, porte-parole de l'administration militaire à Kherson

à franceinfo

Les plus fidèles préfèrent trouver refuge auprès de Dieu. "Les gens n'ont qu'un seul rêve, que revienne la paix", assure le père Ilya, le prêtre de la cathédrale Sainte-Catherine. La présence du fleuve, et donc du front, à 500 mètres, semble en avoir effrayé quelques-uns. Les célébrations du week-end n'attirent plus que 80 paroissiens, contre 250 avant la guerre. Ce n'est pas faute d'avoir adapté les horaires des offices : celui du soir commence désormais quatre heures plus tôt, dès 13 heures, pour permettre de rentrer avant le couvre-feu.

Des fidèles se recueillent dans le calme de la cathédrale Sainte-Catherine de Kherson (Ukraine), le 1er avril 2023, alors que les bombardements résonnent. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

"Bien sûr qu'il y avait plus de monde avant", regrette l'agent de sécurité de l'église, dans sa veste noire trop grande. Malgré les bombardements qui ponctuent la discussion, Leonid Goman, 60 ans, n'a "jamais, vraiment jamais" songé à quitter la ville. Son frère cadet, qui vivait en territoire occupé, l'a d'ailleurs rejoint en décembre, avec sa famille. Dix jours plus tôt, le sexagénaire est allé pêcher au fleuve, mais n'a pris que "trois petits poissons", et perdu trois lignes. "Mon fils, qui est marin, m'a conseillé d'aller en Pologne, mais qu'est-ce que j'irais faire là-bas ?"

Chaque jour, en moyenne, une centaine de personnes quittent la ville en passant devant le poste de contrôle gardé par des militaires en armes. "Des bus et des trains gratuits sont mis à leur disposition, mais nous ne pouvons pas évacuer les gens de force", insiste Oleksandr Tolokonnikov. A la gare routière de la ville, Eugenia Romanova, 87 ans, patiente à l'arrière d'un van. "Je vis dans un village, Dar'ivka, près de Kherson. Je vois les missiles passer au-dessus de moi, mais ma vie est là, malgré tout. Je ne sais pas ce que les Russes sont venus chercher." Les yeux rougis, la vieille dame part à Mykolaïv voir sa famille, et pour un "rendez-vous avec le monsieur des retraites". Les services publics peinent à fonctionner correctement à Kherson, et des solutions alternatives sont donc proposées dans la région voisine. 

Les passagers doivent présenter leurs papiers, afin de croiser leur identité avec une base policière. "Une personne soupçonnée d'avoir collaboré avec l'ennemi est arrêtée ici tous les trois ou quatre jours, lors des contrôles d'identité", nous glisse un policier. Sur un banc, deux adolescents de 17 ans s'apprêtent à se séparer sans savoir quand ils se reverront. Elle part rejoindre sa mère à Odessa, lui reste aux côtés de la sienne à Kherson. "Le quartier est tout le temps visé. Tu t'allonges le soir, et tu ne sais pas si ton immeuble sera touché, ou celui du voisin. Je ne comprends pas les gens qui restent à Kherson", lâche la jeune fille. Son maquillage a coulé.

A la gare routière de Kherson (Ukraine), des navettes gratuites permettent aux habitants de quitter la ville, mais certains empruntent également des lignes régulières de bus, comme ici, le 2 avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Natalii Sizova, elle, avait tenu bon durant l'occupation. Mais, récemment, elle a commencé "à perdre patience et à devenir folle". Il y a deux mois, une frappe a détruit l'un des deux appartements qu'elle possède, dans le quartier Sourovoskiy. "Je ne voulais pas partir. J'ai un fils dans l'armée et j'aime l'Ukraine." Après avoir retardé l'échéance, elle vient de prendre "la décision difficile de partir se reposer" à Zielona Gora, en Pologne. Sous une pluie battante, la voici qui patiente avec deux sacs en plastique et une valise à roulettes qui renferme ses "plus beaux habits". Quand démarre le moteur de l'autobus vert, elle fait une promesse : "Je reviendrai dans un mois ou un mois et demi. Enfin... si je peux."

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