Guerre en Ukraine : la Russie peut-elle couper internet en France en s'attaquant aux câbles sous-marins ?

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Article rédigé par
Cédric Cousseau - franceinfo
France Télévisions

La menace est jugée comme potentielle et crédible par le Ministère des Armées. Car la marine russe aurait les capacités de couper ces liaisons connectant l'Europe au trafic internet mondial.

La guerre en Ukraine met en lumière un espace aussi sensible que méconnu : les fonds marins. Aujourd’hui, ils accueillent dans leurs profondeurs plus de 400 câbles qui connectent les continents en leur fournissant rien de moins que 99% du trafic internet.

En Europe, la route qui concentre toutes les attentions est celle de l'Atlantique puisque 80% de nos échanges internet s'effectuent avec les Etats-Unis. Pour les transactions financières, les mails, les appels, les applis, les fichiers personnels et d’entreprises que nous stockons parfois sans le savoir sur des serveurs outre-atlantique. Nous y accédons en empruntant donc chaque jour, chaque heure, des câbles sous-marins. 

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Ces câbles en fibre optique sont précieux dans notre quotidien et pour notre économie. Ils sont aussi très onéreux : plusieurs centaines de millions d’euros pièce. Les opérateurs télécom s’organisent en consortium avec des Gafam comme Facebook ou Google pour les financer et les déposer. 

"Un navire espion russe identifié"

Est-il facile pour une puissance étrangère d'intenter à ces câbles ? Oui puisqu'ils ne sont pas plus gros qu’un tuyau d’arrosage. Il apparaît par conséquent très aisé de les sectionner. La France est reliée par 51 câbles sous-marins, certains sont plus puissants que d'autres et sont appelés "mégacâbles". "Il suffit de rompre deux ou trois de ces mégacâbles pour que la France se retrouve dans une situation extrêmement difficile", affirme Jean-Luc Vuillemin, directeur des réseaux internationaux d’Orange.

En pleine mer, la position exacte des câbles n’est pas connue du public. Mais elle peut être communiquée à des tiers comme des bateaux pour ne pas qu'ils percutent ces installations. L'information peut dès lors facilement se retrouver entre les mains hostiles d’une puissance étrangère. Un sujet d’inquiétude pour Orange dans le contexte de conflit que nous connaissons. L'opérateur est partie prenante dans 40 consortiums de câbles sous-marins.

"Les Russes s'intéressent à ces câbles depuis longtemps, poursuit Jean-Luc Vuillemin. Nous avons identifié un navire espion rattaché au ministère de la Défense russe ainsi qu'une classe de sous-marins ayant des capacités d'intervention en grande profondeur. Ces moyens sont géolocalisés de façon extrêmement fréquente sur des points de concentration de câbles sous-marins."

"La Marine nationale se prépare"

Pour le Ministère des Armées qui présentait mi-février sa stratégie dite "de maîtrise des fonds marins", "les fonds marins constituent un nouveau champ de conflictualité au même titre que le cyber-espace et la sphère informationnelle". La Marine nationale est chargée de surveiller les câbles 365 jours par an, dans les eaux territoriales comme dans les eaux internationales.

Pour l'institution, la menace russe est jugée "crédible", selon le capitaine de vaisseau Eric Lavault. "Le travail des militaires est de planifier et d'envisager toutes les hypothèses. Cette hypothèse en fait partie même si on ne prête pas d'intentions à la Russie à ce stade. Mais on se prépare."

> Le capitaine de vaisseau Eric Lavault, porte-parole de la Marine Nationale :

Impossible pour autant pour les armées d'être présentes sur les différentes mers en même temps et d'opérer la protection de tous ces câbles qui comptabilisent une distance cumulée de plus d'un million de kilomètres. Des câbles reposent également à plusieurs milliers de mètres de fonds et la Marine nationale n’a pas encore l’équipement nécessaire pour accéder à ces niveaux de profondeurs. 

"J’ai donc pris la décision de doter nos armées de moyens capables d’atteindre les 6000 mètres. 6000 mètres, cela permet de couvrir 97% des fonds marins et de protéger efficacement nos intérêts", annonçait la ministre des Armées, Florence Parly, en présentant sa stratégie le 14 février, dix jours avant que ne se déclenche la guerre en Ukraine.

"Beaucoup de pagaille pendant plusieurs mois"

Se pose alors la question des répercussions pour la Russie elle-même d'attaquer ces infrastructures. Les experts considèrent que les conséquences seraient assez infimes puisque Moscou a entrepris ces dernières années de relocaliser sur son territoire les serveurs qui lui sont nécessaires. Sa volonté affichée est d'être à terme autosuffisant en la matière. Le pays dispose aussi de ses propres applications et de son moteur de recherche national, Yandex.

"Les Russes restent à ce jour dépendants de l'internet mondial. Mais à mesure que la Russie devient autonome et que les sanctions occidentales enferment le pays et le poussent à trouver des alternatives bancaires et financières, par exemple du côté de la Chine, Moscou va pouvoir se passer de nos systèmes", analyse Vincent Balouet, fondateur de Maîtrise des crises, qui conseille près de 500 dirigeants d'entreprise, des acteurs français de la banque, des assurances, du nucléaire, de l'industrie. Des entreprises du privé et du public qui s'interrogent actuellement sur les impacts de la coupure de câbles sous-marins.

"Si les militaires russent sectionnent suffisamment de câbles pour faire tomber l'essentiel de l'internet transatlantique, il ne devrait pas y avoir pour autant de black-out dans le sens où de nombreux sites comme ceux des Gafam sont répliqués sur les différents continents. Mais des services et sites qui ne le sont pas seraient touchés de plein fouet, je pense notamment à une entreprise qui via sa e-boutique exporte vers les Etats-Unis. On sait qu'un tel acte génèrerait beaucoup de pagaille pendant plusieurs mois", anticipe Vincent Balouet.

"Augmenter la résilience de nos réseaux"

La France n'a pas pris le chemin de la Russie et reste intimement liée aux serveurs implantés à l'étranger, aux Gafam et donc aux câbles sous-marins. "Le propre d’un câble est qu'il peut être coupé, affirme Alexandre Schon, docteur en géographie des télécommunications. Au lieu de dépenser des sommes astronomiques dans la surveillance de ces câbles, il pourrait être judicieux d’augmenter la résilience de nos réseaux en imaginant des écosystèmes autonomes". 

Pour le chercheur, la guerre en Ukraine mais aussi la campagne pour l'élection présidentielle en France doivent être l'occasion de s'interroger sur les milliers de données que les particuliers, entreprises et administrations génèrent au quotidien : où les héberge-t-on et à quels acteurs du privé décidons-nous d’en confier la gestion ?

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