Gazoducs Nord Stream : quelles sont les hypothèses avancées pour expliquer le sabotage à l'origine des fuites ?

Aucun élément concret ne permet à ce stade de désigner les responsables des fuites identifiées sur les gazoducs en mer Baltique. Mais les scénarios envisagés sont déjà légion. Une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU est prévue vendredi, à la demande du Kremlin.

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Une image du bouillement en surface, le 27 septembre 2022, après les fuites observées sur le gazoduc Nord Stream 2. (GARDE-CÔTES SUEDOIS VIA AFP)

Un sabotage qui provoque des remous. Une quatrième fuite de gaz a été détectée par les garde-côtes suédois sur les gazoducs Nord Stream 1 et 2, jeudi 29 septembre, au large de l'île danoise de Borholm. Une chose est sûre : une intervention humaine est bien à l'origine de ces fuites. "Nos modèles [d'algorithmes] ont permis d'identifier des explosions, notamment à partir de la forme des vagues, différente dans le cas d'un séisme", commente ainsi Björn Lund, directeur du Réseau sismique national suédois. Mais qui est à l'origine de ces explosions et par quel moyens ?

Le Kremlin a obtenu une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU, et son porte-parole, Dmitri Peskov, a dénoncé un "acte terroriste" impliquant un Etat, qu'il n'a pas nommé. Mais la diplomatie russe accuse implicitement les Etats-Unis, demandant des "réponses" à Joe Biden sur l'implication de son pays. Une référence aux déclarations du locataire de la Maison Blanche, début février, qui avait affirmé que Washington "mettrait fin" à Nord Stream 2 si Moscou intervenait militairement en Ukraine.

Un "jeu d'échecs" entre Américains et Russes ?

Nord Stream 2, achevé en 2021, était initialement destiné à doubler la capacité d'importation de gaz russe en Allemagne. Sa mise en service a été suspendue en représailles à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. "Pour les Etats-Unis, la construction d'un nouveau gazoduc était inconcevable, car elle aurait renforcé la dépendance énergétique de l'Europe vis-à-vis de la Russie", commente Sophie Marineau, doctorante en histoire des relations internationales à l'université catholique de Louvain (Belgique).

L'opposition américaine à Nord Stream 2 "ne date pas du 7 février mais de Donald Trump", ajoute Olivier Appert, conseiller au centre Energie et Climat de l'Ifri. L'ancien président américain "était intervenu très fortement auprès des autorités allemandes pour leur demander de mettre fin au projet". En envisageant la possibilité, pour l'Allemagne, de se fournir en gaz naturel liquéfié américain, avec la construction de terminaux adaptés. "Il y a un jeu d'échecs entre les Américains et les Russes : quand les premiers poussent un bateau de GNL, les seconds poussent un gazoduc."

"Nous savons tous que la Russie diffuse de la désinformation depuis longtemps et elle le fait à nouveau ici", a commenté la porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, Adrienne Watson. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a affirmé presque de manière symétrique qu'il était "stupide et absurde" de soupçonner la Russie. Il a souligné en retour "les énormes bénéfices réalisés par les fournisseurs américains de gaz naturel liquéfié, qui ont multiplié leurs approvisionnements sur le continent européen" depuis le début de la guerre.

Des navires russes à proximité ?

Plusieurs accusations visent la Russie, alors même qu'aucun élément matériel n'est encore disponible. "Des responsables européens de la sécurité ont observé lundi et mardi des navires de soutien de la Marine russe à proximité des [futures] fuites", écrit la chaîne américaine CNN (en anglais). Autre hypothèse : des explosifs déposés au préalable à l'aide d'un drone sous-marin, déclenchés à distance, selon une source au ministère de la Défense britannique, citée par Sky News (en anglais).

Les deux pipelines exploités par un consortium – alliant le géant russe Gazprom à des groupes occidentaux – n'étaient pas opérationnels, à cause de la guerre en Ukraine. Nord Stream 1, notamment, était à l'arrêt depuis le mois d'août, mais il contenait toujours du gaz. Les enquêteurs internationaux devront patienter plusieurs jours avant de se rendre sur le site, en raison du bouillonnement provoqué par les échappements de cette source d'énergie si précieuse.

Les observateurs en sont donc réduits aux conjectures. Première hypothèse : les Etats-Unis recherchent le découplage de la Russie et de l'Europe. "Ce serait un moyen de faire en sorte que la Russie n'ait définitivement plus de lien économico-énergétique avec l'UE", commente dans Marianne Olivier Schmitt, chercheur au Centre sur les études de Guerre de l'Université du Sud-Danemark. Autre piste : "La Russie peut avoir un besoin militaire de faire une nouvelle fois pression sur les Européens par le biais de l'énergie", alors que l'UE cherche de "nouveaux fournisseurs".

A qui profitent les fuites ?

"Cela ne profite pas aux Russes car ils se tirent une balle dans le pied en arrêtant Nord Stream 1", estime pour franceinfo Olivier Appert, conseiller au centre Energie et Climat de l'Ifri. "Et bien entendu, cela ne profite pas aux Européens". La tension sur le marché gazier, en revanche, va se traduire par "une augmentation immédiate des prix dont bénéficient les fournisseurs de GNL, à commencer par les Américains et les Qatari, qui sont les premiers producteurs dans le monde".

"Les Américains ont déjà gagné de leur point de vue, car les gazoducs Nord Stream sont neutralisés", déclare pour sa part Denis Florin, spécialiste de l'énergie, dans un entretien à L'Express. "Je ne vois pas pourquoi ils les auraient détruits."

A l'inverse, quel serait l'intérêt de Moscou à se priver de ce débouché, après avoir investi des sommes importantes dans ces infrastructures ? "La Russie pourrait avoir envoyé un signal afin de montrer qu'elle capable de faire cela sur d'autres gazoducs", souligne Thierry Bros, spécialiste des énergies et professeur à Sciences-Po. Le même jour, les Européens, et notamment les Polonais, "inauguraient un gazoduc sous-marin qui les liait à la Norvège".

Enfin, la Russie, en difficulté militaire en Ukraine, pourrait également être soupçonnée de chercher à allumer un contre-feu pour instiller le doute entre les Etats-Unis et leurs alliés européens.

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