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Est-ce le début d'une nouvelle guerre froide avec la Russie ?

Si militairement la Russie n'est que l'ombre de l'URSS, son opposition à l'Occident et la nostalgie de sa puissance passée sont de plus en plus manifestes, et inquiètent ses voisins.

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France Télévisions
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Barack Obama et Vladimir Poutine au sommet du G8 en Irlande du Nord, le 17 juin 2013. (© KEVIN LAMARQUE / REUTERS / X00157)

Barack Obama l'a dit le 2 mars, à Bruxelles, alors que la Russie venait d'annexer la Crimée. Il l'a répété le 29 juillet, après l'annonce des sanctions américaines contre Moscou : les tensions entre l'Occident et la Russie ne sont pas "une nouvelle guerre froide". Pourtant, la question se pose plus que jamais depuis que le vol MH17 a été abattu au-dessus de l'Ukraine, le 17 juillet, par un missile probablement tiré par les rebelles pro-russes.

Le 29 juillet, les Américains et l'Union européenne ont conjointement adopté des sanctions économiques d'une sévérité inédite depuis la chute de l'URSS, pour punir le soutien de Moscou aux séparatistes dans l'Est de l'Ukraine. Provoquant une riposte du Kremlin le lendemain, qui a averti la Maison Blanche des conséquences "très concrètes" de leur position et critiqué une politique de l'UE "dictée par Washington". Mais cet échange glacial témoigne-t-il du retour d'un conflit qui a coupé le monde en deux pendant plus de 50 ans ?

Oui, les ressemblances sont troublantes

Si ce n'est pas la guerre froide, "ça y ressemble quand même beaucoup", estime Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l'Institut français de géopolitique. Pour lui, l'analogie a un sens. "La règle pour paraître intelligent ces derniers mois était de dire que l'histoire ne repassait pas les plats." Mais, même si les rapports de force ont changé, "on retrouve les mêmes protagonistes, le même axe est-ouest" que pendant la guerre froide. Et surtout, "on est clairement dans une situation hybride entre paix et guerre", la définition même d'une "guerre froide", constate le spécialiste de la Russie, qui propose le terme de "paix froide" à ceux qui auraient peur des raccourcis.

Si la situation globale est comparable, certains évènements récents font également écho à des épisodes plus anciens. En 1983, un avion de la compagnie Korean Air avait été abattu, probablement par un chasseur soviétique, après avoir pénétré dans l'espace aérien russe. Et, après la crise des euromissiles de 1977, le Guardian raconte (en anglais) que les missiles russes sont à nouveau une source de tension. Dernier détail qui nous projette 25 ans en arrière : selon le site Vice News (en anglais), le Kremlin envisagerait de réactiver une base d'espionnage située à Cuba.

Non, l'Occident ne fait pas face frontalement à la Russie

Des banques et des entreprises russes privées de transactions sur les marchés financiers de l'UE et avec les Américains, la vente d'armes et de certaines technologies sensibles interdites : les sanctions prises contre Moscou sont significatives, et sans précédent depuis la fin de la guerre froide. Pour autant, "la dimension idéologique" de ce conflit, qui opposait le communisme soviétique au libéralisme occidental, "fait défaut" aujourd'hui si l'on veut comparer les deux situations, constate Mongrenier.

Au contraire, depuis la chute de l'URSS, les Etats-Unis et les grandes puissances européennes se sont efforcés de laisser la guerre froide derrière eux pour intégrer la Russie dans leur cercle. "On a réussi à établir une coopération euro-atlantique, et des règles de bonne conduite, analyse le chercheur. Et on a cru avoir réussi à inscrire la Russie dans ce système. On s'est persuadé qu'elle voulait rejoindre l'Occident."

En 2009, Barack Obama propose même à Moscou une remise à zéro de leurs relations, fermant les yeux sur la guerre menée par la Russie en Géorgie un an auparavant. Une recherche du dialogue que l'on a retrouvée sur le dossier syrien, où les Occidentaux ont été "pris de cours" par la détermination russe : "Ils pensaient pouvoir négocier en prenant en compte ses intérêts." Une stratégie qui est loin de l'affrontement direct.

Oui, le Kremlin et Poutine, eux, n'ont pas tourné la page

Si les Occidentaux pensaient avoir laissé les vieilles rancœurs derrière eux, ce n'est pas le cas du Kremlin, selon Jean-Sylvestre Mongrenier. "Pour Vladimir Poutine et les cercles du pouvoir, la guerre froide ne s'est jamais finie." Plus qu'une nouvelle guerre froide, "c'est une nouvelle page du conflit qu'ils sont en train d'ouvrir. (...) Les faits montrent que la Russie est en train de reconstruire une opposition à l'Occident." Une politique qui tient en partie à la biographie du président russe : "Il fait partie de l'ancien personnel tchékiste [la police politique de l'URSS] humilié par la fin de l'URSS et la chute du mur, qui l'a forcé à quitter la RDA. C'est un réprouvé, animé par une logique de revanche."

En témoigne la politique "révisionniste" de Moscou, qui remet en cause l'ordre et les frontières issues de la chute de l'URSS, en Géorgie, en Crimée et aujourd'hui dans l'Est de l'Ukraine. "On oublie toujours le caractère récent des frontières de l'Europe. Le quart d'entre elles date de la période 1989-1991. (...) 25 ans, ce n'est pas grand chose." Si la Géorgie paraissait bien lointaine aux Européens en 2008, la "guerre par procuration menée de façon de plus en plus ouverte" en Ukraine, autre ancien territoire soviétique, est une vraie "remise en cause de l'ordre international", estime le géopoliticien. S'il l'on doit trouver une différence avec la guerre froide, c'est que jamais l'URSS n'avait adopté un comportement aussi offensif en plein cœur de l'Europe.

Non, la Russie n’est plus que l’ombre de l’URSS

Plus personne n'imagine que la Russie est aujourd'hui sur un pied d'égalité avec les Etats-Unis. Jean-Sylvestre Mongrenier abonde dans ce sens : "La Russie n’est plus la même. Elle garde un vrai pouvoir de nuisance, mais on ne la voit pas capable de mener une grande offensive sur l’Europe comme on le craignait à l’époque de la guerre froide." Moscou est aussi loin de pouvoir compter sur des alliances comparables au bloc soviétique. La Chine, notamment, a pris ses distances, et les liens avec des pays comme Cuba ne représentent plus le même atout stratégique.

En revanche, la Russie a conservé l'arme nucléaire, ce qui pousse Mongrenier à estimer qu'"il existe toujours un équilibre de la terreur, même s'il n'est plus aussi présent dans les esprits". Et si l'Occident n'a plus à craindre une attaque frontale, la Russie n'en est pas moins menaçante "pour ses voisins proches, les pays de l'ex-URSS, qui sont aussi nos voisins".

Le spécialiste de la géopolitique russe ne s'étonnerait pas de voir Poutine, "s'il n'est pas arrêté à temps", continuer de "tester la solidarité inter-alliés"avec les pays baltes comme possible prochaine cible. Une remise en cause de l'ordre international qui reviendrait à "ouvrir la boîte de Pandore" et rapprocher encore un peu plus le monde d'une nouvelle guerre froide.

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