Législatives au Royaume-Uni : pour les partis opposés au Brexit, l'union pourrait faire la force (mais c'est compliqué)

Les partisans du "remain" voient dans ces élections anticipées l'occasion d'empêcher Boris Johnson de former un gouvernement. Et donc de mettre en œuvre la sortie de l'UE.

Un panneau anti-Brexit devant le Parlement britannique, à Londres, le 22 octobre 2019.
Un panneau anti-Brexit devant le Parlement britannique, à Londres, le 22 octobre 2019. (WIKTOR SZYMANOWICZ / NURPHOTO / AFP)

"Cette élection est à propos du Brexit et il est encore possible de rester dans l'Union européenne, donc c'est un moment décisif." Pour les opposants au divorce entre le Royaume-Uni et l'UE, dont l'élue des Libéraux-démocrates Heidi Allen, le temps est compté. Bruxelles a accordé un nouveau délai – jusqu'au 31 janvier – pour que le Parlement britannique entérine l'accord de sortie de l'UE. Les europhiles s'apprêtent donc à abattre leurs dernières cartes, lors des élections législatives anticipées du jeudi 12 décembre, pour tenter d'empêcher le Brexit de se produire.

"L'objectif des partis en faveur du 'remain'comme les Libéraux-démocrates (LibDem), est de remporter suffisamment de sièges à la Chambre des communes pour priver Boris Johnson d'une majorité", analyse Tim Bale, professeur de sciences politiques à l'université Queen Mary de Londres et directeur adjoint du think tank The UK in a Changing Europe. Ils espèrent donc permettre au Labour de l'emporter. Et pour cause : le Parti travailliste a promis, en cas d'arrivée au pouvoir, d'organiser un nouveau référendum. Les électeurs auraient alors deux options : approuver l'accord de sortie ou rester dans l'UE.

Un vote "utile" contre Boris Johnson ?

Pour priver Boris Johnson d'une victoire, trois partis pensent avoir trouvé la solution. Le LibDem, les Verts et le parti gallois Plaid Cymru ont annoncé, début novembre, un pacte électoral baptisé Unite to Remain ("Se rassembler pour rester"). "Nous mettons les politiques partisanes de côté dans l'intérêt du pays et avons conclu un accord inter-partis dans lequel les partis du 'remain' soutiennent un candidat unique en Angleterre et au pays de Galles", explique Heidi Allen, l'élue libérale-démocrate à l'origine de l'initative, au Guardian (en anglais).

Au total, 60 circonscriptions sont concernées par cet accord, qui bénéficie principalement au LibDem (qui présentera 43 candidats). "Avec un candidat unique pour le 'remain' dans chacune de ces circonscriptions, nous pouvons envoyer un plus grand nombre de députés [anti-Brexit] au Parlement", assure Heidi Allen. "Les 'remainers' savent que cette stratégie du vote utile peut influencer les électeurs", explique à franceinfo Paula Surridge, maîtresse de conférence à l'université de Bristol.

Le choix du vote utile risque d'être d'autant plus important durant cette élection que le Brexit est une question qui dépasse les lignes partisanes.Tim Baleà franceinfo

Même en l'absence d'accord formel, les élus opposés au Brexit tentent parfois de travailler de concert. "Dans certaines circonscriptions, des candidats se retirent ou ne font pas vraiment campagne, de façon à pousser les électeurs vers d'autres 'remainers' mieux placés pour l'emporter", précise ainsi Tim Bale, interrogé par franceinfo.

Des travaillistes qui tractent pour un ancien Tory

Preuve en est, la campagne atypique de Dominic Grieve. L'ancien procureur général a été exclu du Parti conservateur par Boris Johnson après avoir mené la fronde contre le "no deal" au Parlement. Il fait désormais campagne en tant qu'indépendant, dans une circonscription qui l'a systématiquement élu depuis 1997. Cette fois, "les allégeances habituelles ont été abandonnées", note le Guardian (en anglais). Le LibDem a annoncé qu'il ne présenterait aucun candidat face à Dominic Grieve, appelant ses partisans à voter pour lui.

C'est absolument bizarre. Je me retrouve à essayer de renverser ma propre majorité. (...) Je n'ai aucune idée de ce qui va se produire à la fin.Dominic Grievedans "The Guardian"

Plus étonnant encore : début novembre, des militants du Labour sont venus tracter pour l'ancien conservateur, favorable à un deuxième référendum sur le Brexit. "C'est très étrange pour une travailliste comme moi de faire campagne pour quelqu'un qui a été élu avec les Tories pendant si longtemps, a confié l'une d'entre eux au quotidien britannique. Mais c'est un moment tellement important pour le pays qu'on doit faire tout ce que l'on peut."

Le Labour fait bande à part

La stratégie des "remainers" a toutefois une "pièce manquante", et de taille, avertit le New Statesman (en anglais) : le Labour. Selon les mots d'un des cadres du parti, cité par le Guardian, les travaillistes "ne participeront jamais à aucun pacte, coalition ou accord de ce type". Or, une large partie des "remainers" avaient voté pour eux lors des législatives de 2017, même si le Labour répugne à se positionner clairement comme un parti anti-Brexit.

Depuis 2016, les travaillistes tentent de séduire à la fois les partisans du 'remain' et ceux qui sont favorables à une sortie de l'Union européenne mais en gardant une étroite collaboration avec Bruxelles.Tim Baleà franceinfo

En essayant de jouer sur les deux tableaux, le Parti travailliste a pour l'instant toujours échoué à convaincre les électeurs, souligne le politologue. Le Labour, qui pâtit par ailleurs de l'impopularité de son leader Jeremy Corbyn, a donc peu de chances de récolter les voix des conservateurs europhiles, selon Paula Surridge. "Jusqu'ici, les sondages indiquent que ces électeurs font passer leur allégeance au Parti conservateur avant leur opposition au Brexit", décrypte encore l'universitaire.

Le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, lors d\'un meeting à Lancaster (Royaume-Uni), le 15 novembre 2019.
Le leader du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, lors d'un meeting à Lancaster (Royaume-Uni), le 15 novembre 2019. (OLI SCARFF / AFP)

Face à ces divisions partisanes, plusieurs organisations europhiles tentent d'organiser le vote des "remainers". "Si les partis sont incapables de conclure des pactes, alors il reviendra aux électeurs [de prendre les choses en main]", assure Naomi Smith, directrice du projet Best for Britain, citée par EDN Hub (en anglais). L'organisation a lancé un site promettant d'aider les Britanniques à choisir le candidat anti-Brexit qui a le plus de chances de l'emporter dans leur circonscription, grâce à un algorithme. Deux initiatives similaires, portées par d'autres mouvements en faveur du "remain", ont vu le jour. Mais "dans des dizaines de cas", les trois sites "ne s'accordent pas sur le parti que les électeurs devraient soutenir", note le Guardian (en anglais).

Une campagne désorganisée pour les "remainers"

Autant d'éléments qui brouillent les pistes pour les électeurs. "La campagne des conservateurs a un message clair : 'on va réaliser le Brexit'. En face, le camp du 'remain' n'est pas assez organisé, remarque Tim Bale. Le Labour comme le LibDem font pour l'instant une campagne en demi-teinte." Conséquence : le vote anti-Brexit "risque de s'éparpiller entre les différents partis, permettant une victoire des Tories", prévoit le professeur de sciences politiques. Ainsi, la présence d'un candidat "Unite to Remain" pourrait mener les conservateurs à la victoire dans quatre circonscriptions aujourd'hui acquises au Labour, pointe le site Business Insider (en anglais).

A quelques jours du scrutin du 12 décembre, l'issue de ces législatives anticipées est donc incertaine. D'autant plus qu'il est "difficile de savoir quel sera le taux de participation", note Paula Surridge. Outre la lassitude de nombreux Britanniques face au Brexit, la date de l'élection interroge. "Il fait froid et la nuit tombe avant 16 heures dans la plupart des communes, voire plus tôt au nord du pays. Ce qui explique la règle tacite de la politique britannique, selon laquelle on n'organise jamais d'élections l'hiver", assure Bloomberg (en anglais). Le froid et l'absence de cohésion des "remainers" les conduiront-ils à l'échec ? Selon l'agrégateur de sondages de la BBC (en anglais), le Parti conservateur comptait en tout cas 10 points d'avance sur les travaillistes, à la date du 3 décembre.