Brexit : les eurodéputés britanniques peuvent-ils gripper le fonctionnement du Parlement européen ?

Les 73 représentants du Royaume-Uni au Parlement européen sont désignés ce jeudi par les électeurs britanniques, malgré le Brexit.

Le député européen birtannique Nigel Farage, chef du Brexit Party, le 27 mars 2019 dans l\'hémicycle du Parlement européen, à Strasbourg.
Le député européen birtannique Nigel Farage, chef du Brexit Party, le 27 mars 2019 dans l'hémicycle du Parlement européen, à Strasbourg. (VINCENT KESSLER / REUTERS)

Un dernier tour de piste pour du beurre, ou le début d'une longue guerre de tranchées ? Le Royaume-Uni désigne, jeudi 23 mai, ses 73 représentants au Parlement européen, une élection qui semblait inimaginable il y a encore quelques semaines dans la perspective du Brexit. Mais l'impensable va réellement se produire : comme leurs collègues issus des 27 autres Etats de l'Union européenne, les eurodéputés britanniques prendront place dans l'hémicycle le 2 juillet, alors que la sortie effective de leur pays est censée intervenir le 31 octobre au plus tard.

La logique voudrait que ces élus venus d'outre-Manche soient destinés à faire de la figuration en attendant la date de leur départ. Sauf que cela risque de ne pas se passer ainsi. Les premières séances plénières, début juillet, seront consacrées à l'élection du ou de la président(e) du Parlement européen, de ses vice-présidents, ainsi que des présidents de commissions. "Tant que le Royaume-Uni est membre de l'UE, il reste titulaire des droits et obligations qui découlent de ce statut", souligne Yves Petit, directeur du Centre européen à l'université de Lorraine, interrogé par franceinfo. Les eurodéputés britanniques pourront donc voter lors de ces désignations. Et même se porter candidats, bien que leurs chances de succès soient nulles au vu des circonstances.

Une présence qui pourrait fausser la donne

Le chef du Brexit Party, Nigel Farage, habitué des coups d'éclat à Strasbourg et promis à un score canon lors des élections européennes, ne laissera pas filer une si belle occasion de perturber les travaux du Parlement européen. "Ils n'auront pas la décence de ne pas participer aux votes, donc ils voteront", prédit l'eurodéputé français sortant Alain Lamassoure, fin connaisseur des arcanes de l'institution. "Et si les brexiters votent, les remainers [partisans du maintien du Royaume-Uni dans l'UE] voudront aussi voter… Je ne crois pas du tout au fair-play britannique !" lâche-t-il.

En fonction du rapport de forces entre groupes politiques à l'issue des élections européennes, la présence britannique dans l'Hémicycle pourrait fausser la donne. Ainsi, le Parti populaire européen (PPE), grande formation de droite démocrate-chrétienne à laquelle aucun parti britannique n'est affilié, a toutes les chances de voir son poids amoindri, au profit de tous les autres groupes politiques.

L'élection du ou de la président(e) du Parlement européen, le 2 juillet, et celle – autrement plus cruciale – du ou de la président(e) de la Commission européenne, mi-juillet, pourraient donc s'en trouver affectées. Surtout si les quatre grands groupes politiques (PPE, S&D, ALDE et Verts) ne parviennent pas à se mettre d'accord sur un nom. Petite consolation pour les Européens : d'ici au 31 octobre, les Britanniques ne devraient en revanche pas être en mesure de peser sur la législation européenne. Pour une raison simple : la Commission européenne, seul organe habilité à présenter des textes normatifs, n'entrera en fonction que le 1er novembre.

Un sabotage de l'intérieur ?

Mais le pire reste peut-être à venir. Devant la crise politique actuelle au Royaume-Uni, Alain Lamassoure doute sérieusement que la Chambre des communes valide l'accord de sortie (déjà rejeté à trois reprises) avant le 31 octobre, ce qui pourrait conduire les 27 à accorder un nouveau délai à Londres, après celui déjà consenti début avril. "Les Européens ont cédé une fois et continueront à céder. On s'est mis dans une logique infernale", regrette-t-il.

Quelques semaines de rab, quelques mois voire une ou deux années supplémentaires… Si la présence britannique dans l'Hémicycle venait à perdurer, l'UE pourrait se retrouver confrontée à de sérieux casse-tête. Un exemple parmi d'autres : en cours d'élaboration, le budget pluriannuel de l'UE 2021-2027, un document qui prévoit les dépenses et les recettes de l'Union sur les années à venir, devra-t-il par exemple réintégrer provisoirement le Royaume-Uni ?

Plusieurs responsables politiques britanniques partisans d'un Brexit dur ont d'ores et déjà prévenu qu'ils n'hésiteraient pas à saboter les institutions européennes de l'intérieur. "Si nous restons dans l'UE contre notre volonté, nous deviendrons le cheval de Troie et ferons échouer leurs tentatives de poursuivre un projet plus fédéraliste", a ainsi déclaré le député britannique conservateur Mark Francois début avril. Son collègue Jacob Rees-Mogg suggère quant à lui que les Britanniques puissent "mettre un veto sur n'importe quelle augmentation du budget, entraver l'armée européenne et bloquer les plans intégrationnistes de monsieur Macron".

"Un pied dedans et un pied dehors"

"Tant que les Britanniques demeureront membres à part entière tout en étant en partance, la suspicion flottera dans l’air comme un poison qui pourrait envenimer les relations entre les Etats membres", souligne dans une tribune au Monde le professeur de droit Aurélien Antoine. Or, dans les allées du Parlement européen, les Britanniques sont reconnus comme de redoutables négociateurs. "Ils savent utiliser l'UE de l'intérieur pour en tirer un maximum d'avantages", observe Alain Lamassoure. "Les Britanniques sont de fins limiers. Pendant des années, ils ont su avoir un pied dedans et un pied dehors", confirme le professeur de droit Yves Petit.

Début avril, en même temps qu'ils accordaient un délai à Londres, les 27 avaient assorti leur décision d'un avertissement, écrivant noir sur blanc que "le Royaume-Uni doit (…) s'abstenir de toute mesure susceptible de mettre en péril la réalisation des objectifs de l'Union, en particulier lorsqu'il participe aux processus décisionnels". Reste à savoir jusqu'à quel point les Britanniques sont prêts à ne plus se mêler de ce qui ne les regarde plus.