Estonie: 25 ans de divorce avec le voisin russe

Le 20 août 2016, l’Estonie fête les 25 ans du rétablissement de son indépendance vis-à-vis de l'URSS. Depuis 1991, la plus nordique des républiques baltes s’est, comme ses voisines, rapprochée de l’Union européenne et des Etats-Unis. Aujourd'hui, l’Estonie vit encore dans la crainte de ce que Talinn appelle «l’impérialisme russe».

Depuis son indépendance, la rupture est consommée entre l\'Estonie et la Russie. Au centre, le président estonien, Toomas Henrik Ilves.
Depuis son indépendance, la rupture est consommée entre l'Estonie et la Russie. Au centre, le président estonien, Toomas Henrik Ilves. (montage: Valentin Pasquier / Photos: Sergey Guneev / Sputnik ; Jewel Samad / AFP)

Narva, troisième ville d’Estonie, a longtemps symbolisé une frontière historique entre culture protestante et orthodoxe, monde européen et russe. En face de sa forteresse, bâtie au XIIIe par les Danois sur les rives de la rivière Narva, s’étendent les murs du château d’Ivangorod, construit par l’Empire russe un siècle plus tard. Unifiée à l'époque de l’URSS, la ville a cependant abandonné son autre rive à la Fédération de Russie lorsque la république d’Estonie a prononcé son indépendance, le 20 août 1991.

Un homme pêche sur la Narva, côté estonien, en juin 2016. Le château d\'Hermann, à gauche, fait face à la forteresse d\'Ivangorod, situé sur la rive russe du fleuve.
Un homme pêche sur la Narva, côté estonien, en juin 2016. Le château d'Hermann, à gauche, fait face à la forteresse d'Ivangorod, situé sur la rive russe du fleuve. (KAY NIETFELD / DPA)

Malgré la frontière naturelle que forme la rivière éponyme, Narva est un exemple fort de l’héritage soviétique en Estonie : la quasi-totalité de ses habitants sont russophones, pour la plupart descendants des ouvriers soviétiques venus travailler dans la région à l'époque de l'URSS. Préoccupé de l’influence russe grandissante dans ce «Donbass estonien», le gouvernement a décidé début août 2016 la construction d’une «Maison linguistique d’Estonie» à Narva.

«Il y a un intérêt croissant pour la culture estonienne dans son ensemble, car les contacts réels dépendent de la vitesse et de la réussite de l’intégration. La langue fait partie de ces facteurs d’intégration», a déclaré au site Delfi la secrétaire d’Etat à la Diversité, Anne-Ly Reimaa, le 2 août. Aujourd’hui, les russophones représentent un quart de la population estonienne – 350.000 pour 1,3 million d'habitants – et sont surtout présents à l’Est (comté du Viru oriental, voir carte) et dans la capitale, Talinn.

(Valentin Pasquier / CartoDB)

Les «non-citoyens» d’Estonie
Le 20 août 1991, l’Estonie s’est séparée de l’URSS à l’issue d’un référendum. Cette date est depuis un jour férié en Estonie. Il est appelé la «Journée du rétablissement de l’indépendance» car le pays s'était déjà émancipé de la Russie soviétique en 1920. Avant de réintégrer le giron stalinien vingt ans plus tard sous la contrainte.

Cette consultation pour l'indépendance a été rendue possible grâce à une série de lois réaffirmant peu à peu, en 1988 et 1989, la souveraineté de la république balte dans la fédération soviétique. L’estonien est redevenu la langue officielle.

En 1989, le pays s'est doté de listes électorales, qui rassemblent les citoyens estoniens d’avant-guerre ainsi que leurs descendants. Ces citoyens, russophones ou non, se sont alors prononcés à 64% pour l’indépendance du pays, contre seulement 17% qui l'ont refusé.


 

Pour les russophones installés dans ce tout nouvel Etat, le nouveau statut pose un problème de passeport. Certains optent pour la citoyenneté estonienne; d’autres, plus nostalgiques, préfèrent demander la nationalité russe. Le tiers restant devient alors apatride, du fait de la disparition de l’URSS. Ces «personnes de citoyenneté indéterminée» (selon les termes de l’administration estonienne) disposent tout de même depuis 1993 d’un passeport spécial gris qui leur garantit le droit de vote aux élections locales. Ces apatrides sont cependant mal intégrés dans la société car ils ne parlent pas l'estonien.
 
La pomme de discorde entre Moscou et Talinn
Leur nombre diminue progressivement, mais pas assez au goût des gouvernements estoniens successifs, qui ont multiplié, au cours des années, les actions visant à intégrer cette minorité nationale via des cours de langue. Avec l’entrée de l’Estonie dans l’Union européenne puis dans l’OTAN en 2004, les demandes de nationalité parmi les détenteurs de passeports gris s'envolent.

Une habitante de Narva brandit son passeport russe (juin 2016).
Une habitante de Narva brandit son passeport russe (juin 2016). (Kay Neitfeld / AFP)
 
Ce mouvement s'est par la suite ralenti, et ce, pour deux raisons principales. L’entrée de l’Estonie dans l’espace Schengen en décembre 2007, garantissant la libre circulation des résidents permanents dans l’Europe de l’Ouest ne requiert pas nécessairement la nationalité estonienne.
 
Puis, en juin 2008, Moscou décide de renouer avec ces «non-citoyens» et les dispense de visas s’ils veulent se rendre en Russie. But: freiner l’intégration de ces russophones en Estonie. Ce statut particulier, objet de discorde constant entre Moscou et Talinn, concerne aujourd’hui moins de 7% des résidents de la république balte.

Le sujet de la nationalité n'en reste pas moins sensible. En 2007, le déplacement d’un monument édifié en l’honneur d’un soldat de l’Armée rouge avait déclenché des émeutes à Talinn entre nationalistes estoniens et pro-moscovites. En octobre 2014, le ministre des Finances Jürgen Ligi avait posté un commentaire sur Facebook, qualifiant son collègue en charge de l’Education, Jevgeni Ossinovski, de «fils d’immigrés russes». Ligi est alors limogé. Pour le chef du gouvernement, de tels propos pourraient conforter Vladimir Poutine dans l’idée de venir protéger les russophones d’Estonie.

«Dire que l'on va annexer un bout de territoire au prétexte que des compatriotes y habitent, cela rapelle 1938,» avait observé le président estonien, Toomas Henrik Ilves dans un entretien accordé à l'Express après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Le chef de l'Etat fait partie des dirigeants de l'Europe orientale qui critiquent l'action diplomatique des Occidentaux qui, eux, «n'ont pas à se soucier des tanks venus de l'Est».
 
Des chars américains défilent à Narva pour la fête nationale estonienne, le 24 février 2015. Des soldats espagnols, anglais, néerlandais, lettons et lituaniens s\'étaient aussi joints aux célébrations.
Des chars américains défilent à Narva pour la fête nationale estonienne, le 24 février 2015. Des soldats espagnols, anglais, néerlandais, lettons et lituaniens s'étaient aussi joints aux célébrations. (Ints Kalnins / Reuters)

Escalade militaire
Depuis la crise ukrainienne, l’Estonie craint de plus en plus une attaque de la Russie. Dans la mesure où, comme l’Ukraine, elle est une ancienne république soviétique. Et comme l’Ukraine, une importante minorité de ses habitants se déclare russophone.
 
Selon le ministre de la Défense, Hannes Hanso, les intimidations russes sont quotidiennes : des chasseurs et sous-marins violeraient plusieurs fois par jour l’espace aérien et maritime estonien. 80.000 soldats russes seraient déployés aux frontières de l’Estonie (voir carte au-dessus), toujours selon le ministre, intérrogé par Die Zeit.

Des volontaires estoniens s\'entraînent au combat dans la région de Rabasaare, en septembre 2015.
Des volontaires estoniens s'entraînent au combat dans la région de Rabasaare, en septembre 2015. (Ints Kalnins / Reuters)
 
Face à cette menace, la république balte renforce son alliance avec l’Union européenne et les Etats-Unis. Comme neuf autres pays d’Europe orientale, elle s'est prononcée en faveur d’une présence durable des troupes de l’OTAN sur son sol lors de la réunion de Bucarest les 3 et 4 novembre 2015. En mai 2016, elle a accueilli l'opération militaire Spring Storm, la plus importante de son histoire. 6000 soldats de l'OTAN s'y sont excercés au déploiement opérationnel de troupes autour des villes méridionales de Räpina et Vodu, tout près de la frontière russe.
 
Au sommet de Varsovie, les 8 et 9 juillet 2016, a été confirmé le déploiement d’un bataillon de 1000 soldats de l’organisation en Estonie, sous l’égide du Royaume-Uni. Talinn consacre actuellement 2% de son PIB aux dépenses militaires, soit à peine moins que la France (2,2%). Depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014, les engagements pour la réserve militaire estonienne connaîssent une hausse de 10%.