Attentat de Halle : "En Allemagne, il y a une forme d'antisémitisme qui était sous-estimée"

Au lendemain de l'attaque qui a fait deux morts à Halle, dans l'est de l'Allemagne, la chercheuse Nele Wissmann nous éclaire sur la montée des violences antisémites dans ce pays ces dernières années.

Mike Samuel Delberg, le représentant de la communauté juive de Berlin, le 10 octobre 2019. 
Mike Samuel Delberg, le représentant de la communauté juive de Berlin, le 10 octobre 2019.  (CARSTEN KOALL / DPA / AFP)

Il voulait "commettre un massacre" dans une synagogue. Mercredi 9 octobre, un terroriste antisémite de 27 ans a tué deux personnes à Halle, dans l'est de l'Allemagne. Cette attentat, mené en plein Yom Kippour – point culminant de l'année religieuse juive –, interroge sur les rapports qu'entretient le pays avec le judaïsme, soixante-quatorze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

Nele Wissmann est chercheuse associée à l'Institut français des relations internationales (IFRI). Elle a notamment travaillé sur le retour de l'extrême droite et sur l'évolution du judaïsme dans la société allemande. Elle répond aux questions de franceinfo sur la montée de l'antisémitisme en Allemagne. 

Franceinfo : Y a-t-il une réelle montée des violences antisémites en Allemagne ou cette impression est-elle surtout l'effet d'une prise de conscience ? 

Nele Wissmann : Les deux. Il y a en effet une montée conséquente des violences antisémites ces dernières années, et la sensibilité de l'opinion publique à ce niveau s'est développée, on en parle davantage. Les actes antisémites ont toujours existé dans l'Allemagne d'après-guerre. Mais les statistiques sont relativement récentes : ce n'est que depuis les années 2000 que l'Etat fédéral a commencé à recenser ces violences et à les étudier. Ces dernières années, l'évolution est particulièrement alarmante. Entre 2017 et 2018, on a enregistré une augmentation d'environ 20% des violences antisémites en Allemagne. On a encore des difficultés à toutes les qualifier : certaines viennent de l'extrême droite, d'autres sont davantage des actes anti-israéliens…

Le principal suspect dans l'attaque de Halle est d'ailleurs soupçonné d'être un sympathisant d'extrême droite. La montée de l'antisémitisme va-t-elle de pair avec celle de l'extrême droite ?

On se demande désormais si l'on n'a pas trop sous-estimé la violence de l'extrême droite, en effet. Il y a aussi l'antisémitisme qui émane d'idéologues musulmans, qui est réel, mais marginal. L'année dernière, on a recensé 1 800 cas d'antisémitisme – soit cinq par jour – et 90% étaient commis par l'extrême droite. La montée de l'AfD [le parti anti-immigration Alternative pour l'Allemagne] normalise un discours d'ultra-violence. Dans le même temps, ce camp se radicalise : sur les 24 000 personnes recensées comme sympathisantes d'extrême droite, plus de la moitié a une tendance à la revendication violente. Cette combinaison de facteurs est une vraie menace qui pèse sur la démocratie allemande.

Il y a aujourd'hui très peu d'antisémitisme "primaire" : depuis les années 1990, on est entrés dans un antisémitisme plus "secondaire", très présent au sein de la société allemande. Les gens disent, par exemple : "Il y en a marre qu'on nous accuse toujours, qu'on parle de l'Holocauste tout le temps". Ce qui s'est passé à Halle, c'est un antisémitisme qu'on a sous-estimé, qui n'est pas propre à l'Allemagne. Ce n'était d'ailleurs pas uniquement de l'antisémitisme. Comme on a pu le voir dans toutes les attaques de ce type, c'est davantage lié à l'impression d'un complot : les terroristes disent vouloir "protéger" la culture occidentale, qu'ils pensent menacée. L'antisémitisme, avec la xénophobie, reste le point d'attache de l'extrême droite, mais il y a d'autres théories du complot qui s'y sont intéressées.

Quelles relations entretiennent l'Etat allemand et la communauté juive ? 

Déjà, il faut savoir que l'Allemagne compte la troisième communauté juive d'Europe, après la France et le Royaume-Uni. Mais il y a très peu de pratiquants :  sur 220 000 juifs, on estime qu'environ 95 000 sont vraiment organisés en communautés. Ces communautés sont très présentes dans les grandes villes, et beaucoup moins dans les campagnes ou en Allemagne de l'Est. L'Allemagne attire les juifs, il y a même des Israéliens dont les grands-parents ont fui le pays pendant la Seconde Guerre mondiale qui cherchent à venir. On pense désormais que l'Allemagne est vaccinée contre l'antisémitisme et que l'on y vit très bien en étant juif. 

Ensuite, l'Allemagne n'est pas un état laïque : elle entretient donc un lien très fort avec la religion, et l'histoire a fait que les relations avec le judaïsme sont particulièrement importantes. Il existe un organisme étatique qui est l'unique interlocuteur de la communauté juive, ce qui facilite les relations. Beaucoup de travail est fait sur ces questions d'antisémitisme pour lutter contre les violences. Mais, après l'attaque de Halle, beaucoup de citoyens ont reproché à la police fédérale de ne pas avoir suffisamment protégé les communautés juives rurales. Les grandes synagogues sont sécurisées, mais c'est vraiment différent dans les petites villes. Les croyants s'organisent eux-mêmes, malgré la menace qui pèse sur eux.

La relation des juifs allemands avec leur pays a également beaucoup évolué. L'identité religieuse est souvent questionnée : ils avaient tendance à revendiquer leur appartenance religieuse avant leur nationalité, disant qu'ils étaient des "juifs d'Allemagne", alors que maintenant, ils ont plus tendance à se dire "Allemands juifs".