DOCUMENT FRANCEINFO. Création d'un sanctuaire marin en Antarctique : la lettre ouverte du réalisateur de "La Marche de l'empereur" à Jean-Yves Le Drian

Dans une lettre ouverte adressée à Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, le réalisateur de "La Marche de l'empereur", oscarisé en 2006, appelle le gouvernement français à protéger "la forteresse de l'Antarctique".

Des manchots empereurs en mer de Weddell (Antarctique), le 2 septembre 2005.
Des manchots empereurs en mer de Weddell (Antarctique), le 2 septembre 2005. (DAVID TIPLING / DIGITAL VISION / GETTY IMAGES)
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C'est un projet déjà tombé à l'eau plusieurs fois. Alors que se tient actuellement la 37e réunion annuelle de la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l'Antarctique (CCAMLR), le réalisateur français Luc Jacquet, oscarisé en 2006 pour "La Marche de l'empereur", plaide en faveur de la création d'un grand sanctuaire marin en mer de Weddell. Dans une lettre ouverte adressée au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et qu'il publie sur franceinfo, Luc Jacquet appelle le gouvernement français à protéger "la forteresse de l'Antarctique". Il s'exprime ici librement.


En ce moment même, la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l'Antarctique (CCAMLR) tient une réunion décisive en Australie pour décider de la création d'une zone protégée en Antarctique. Un représentant de la France mandaté par Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, siège à cette commission.

Monsieur le ministre, l'Antarctique est le seul continent à avoir résisté à la colonisation humaine… du moins jusqu'au XXe siècle. Tout comme est préservé l'océan qui l'entoure, "hors" du reste du monde, protégé par une immense "muraille" d'eau tournant à toute vitesse autour du continent blanc, le courant circumpolaire. Une forteresse entourée par des douves comme les places fortes du Moyen Âge. Jusqu'à il y a peu, il était protégé aussi par le coût exorbitant des moyens qu'il fallait déployer pour s'y rendre, par le froid et les tempêtes qui rendaient toute forme de travail presque impossible, par l'éloignement, etc. Mais aujourd'hui, ses ressources sont devenues désirables et économiquement viables tout simplement parce que nous avons écumé les territoires et les ressources plus accessibles. Pourtant, après l'Antarctique, il y a le vide, le vide intersidéral. C'est la dernière frontière de notre conquête absolue de la planète.

Une question de civilisation, sinon d'humanité

Je pense à cet instant au bruit du pas des manchots sur la glace qui s'arrêtent près de vous, et semblent bien se demander qui vous êtes et ce que vous faites là. Pas de peur en eux : ils n'ont pas eu le temps d'apprendre à nous fuir. Quelle responsabilité ressent-on alors en faisant une pose sur la banquise aux côtés de ces animaux superbes et vulnérable ! Leur écologie, tout comme celle de toutes les créatures vivantes de ces régions, est une ode à la modestie et à la ténacité, un art de survivre poussé à l'extrême simplement pour entretenir le foyer de la vie, là où la vie n'est plus possible. Cet acharnement à vivre est une donnée universelle dans laquelle chacun d'entre nous peut se retrouver et s'inspirer.

Monsieur le ministre, ne prenons pas d'assaut la forteresse de l'Antarctique. Tout est ici plus fragile qu'ailleurs, en permanent équilibre entre la vie et la mort.Luc Jacquet

Je ne veux même pas convoquer ici les arguments physiques bien documentés aujourd'hui quant à l'indispensable importance de ces lieux dans les machines climatiques et océaniques. Je veux juste parler de civilisation – je n'ose dire d'humanité. La mer de Weddell est un des moteurs indispensables de la productivité océanique qui irrigue tout l'écosystème Antarctique. Préservons-la de toute forme d'exploitation, gardons-la pour ce qu'elle est, sans l'encombrer de nos intentions maladroites, c'est le meilleur service que l'on puisse rendre à nos enfants. Même à des milliers de kilomètres de là, il suffit de jeter un coup d'œil à la Terre depuis l'espace pour le comprendre.