VRAI OU FAKE La région Ile-de-France offre-t-elle 57 000 euros de subvention aux chasseurs pour qu'ils achètent 5 000 faisans à tuer ?

Le vice-président de la région en charge de l'environnement défend un investissement en faveur de la biodiversité. L'opposition écologiste et socialiste dénonce un cadeau fait aux chasseurs. Ces derniers critiquent un faux procès, affirmant que la réintroduction a pour but de favoriser la reproduction. 

Un faisan dans le parc ornithologique du Marquenterre (Somme), le 31 mars 2019.
Un faisan dans le parc ornithologique du Marquenterre (Somme), le 31 mars 2019. (BOUILLAND STEPHANE / HEMIS.FR / AFP)
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"La région Ile-de-France veut consacrer 57 000 euros à la réintroduction de faisans... pour que les chasseurs puissent les tuer", dénoncent-ils. Les élus du groupe Alternative écologiste et sociale au conseil régional fustigent ce "projet absolument scandaleux et incompréhensible" porté par la majorité de droite.

Pour le contrer, ils appellent les citoyens à se mobiliser via un formulaire sur internet. En vain. Des attaques qui ne passent pas du côté de la région et des chasseurs, qui dénoncent une polémique "totalement vaine".  Franceinfo s'est penché sur la question.

Un "mauvais procès fait à la région"

La région Ile-de-France a bien voté, mercredi 3 juillet, en faveur d'une subvention de 57 500 euros destinée à la Fédération interdépartementale des chasseurs d'Ile-de-France. Cette enveloppe a été débloquée dans le cadre de la "stratégie régionale pour la biodiversité". Son objectif : le "renforcement des populations de faisans communs et poules faisanes" entre début août et fin décembre.

La région participe ainsi à hauteur d'un tiers du budget et finance l'achat de 5 000 oiseaux. Les volatiles doivent être introduits dans le Val-d'Oise, les Yvelines et la Seine-et-Marne, dans des zones où "la chasse de la poule faisane commune est interdite par arrêté préfectoral", précise le dossier. Selon les informations de franceinfo, ce ne sont pas des faisans d'élevage mais de souche sauvage qui seront réintroduits.

Capture d\'écran d\'un document de la région Ile-de-France.
Capture d'écran d'un document de la région Ile-de-France. (DR)

Joint par franceinfo, Jean-Philippe Dugoin-Clément, vice-président UDI de la région en charge de la biodiversité, dénonce le "mauvais procès fait à la région" par l'opposition écologiste et socialiste. "Les repeuplements de poules faisanes doivent se faire sur des secteurs très fortement impactés par l'urbanisation et où la crue de 2016 en pleine période de nidification a fait d'importants dégâts sur les populations de faisans", fait valoir l'édile. Et l'élu garantit que "ces repeuplements de poules faisanes ne se font que dans des zones où leur tir est interdit par l'Etat". 

Seule la chasse aux faisanes est interdite

Le schéma départemental de gestion cynégétique de Seine-et-Marne, décidé pour la période 2014-2020, par exemple, indique en effet que "le non tir de la poule faisane commune pourra être une mesure de gestion adoptée sur certaines zones de gestion" du faisan commun. Et l'arrêté préfectoral de chasse pris dans le Val-d'Oise pour la saison 2019-2020 confirme bien que le tir de la poule faisane commune (reconnaissable à son plumage brun tacheté beaucoup plus terne que celui du mâle) est interdit.

Le projet est assez inattaquable du point de vue de la biodiversité. Jean-Philippe Dugoin-Clément,
vice-président UDI de la région
en charge de la biodiversité
à franceinfo

Jean-Philippe Dugoin-Clément assure que la subvention doit permettre d'acheter 5 000 poules faisanes. Les documents que franceinfo a pu consulter ne sont cependant pas aussi catégoriques et n'évoquent que 5 000 oiseaux, sans faire de distinction entre mâles et femelles. 

Capture d\'écran d\'un document de la région Ile-de-France.
Capture d'écran d'un document de la région Ile-de-France. (DR)

Un point que Ghislaine Senée, présidente du groupe Alternative écologiste et sociale, ne manque pas de souligner auprès de franceinfo. "Seules les poules faisanes sont interdites à la chasse. Or pour qu'une espèce se reproduise, il faut bien des mâles et des femelles. On voit bien l'hypocrisie", dénonce la conseillère régionale écologiste, qui accuse la majorité de "mensonge".

"Une forme de clientélisme électoral"

Même si elle reconnaît que "ce ne sont pas que les chasseurs qui posent problème", et que "l'effondrement de la biodiversité est dû à l'urbanisation et au dérèglement climatique"Ghislaine Senée accuse la région dirigée par la droite d'"une forme de clientélisme électoral"

"On ne peut pas dire qu'une espèce chassée est menacée et nécessite des réintroductions et confier leur sort à des chasseurs. Il faut arrêter de faire croire que les chasseurs sont des défenseurs de la biodiversité", lâche-t-elle. La présidente du groupe Alternative écologiste et sociale plaide pour "un moratoire de trois, quatre ou cinq ans" qui "permettrait de juger si l'espèce doit être régulée".

Ils auraient pu se tourner vers des associations comme la Ligue de protection des oiseaux ou des organismes comme l'Agence française pour la biodiversité, plutôt que vers la fédération des chasseurs.Ghislaine Senée, présidente
du groupe Alternative écologiste
et sociale à la région Ile-de-France
à franceinfo

Contacté par franceinfo, Didier Gavens, président de la Fédération interdépartementale des chasseurs d'Ile-de-France, s'emporte contre "une mauvaise polémique totalement vaine" et assure que les fédérations de chasseurs sont des acteurs de la biodiversité. "Ces réintroductions d'animaux se font dans des zones de gestion, soumises à des règles bien particulières pendant plusieurs années. Ces oiseaux sont là pour repeupler, pour faire des œufs. On ne va pas les tirer, évidemment." Et de trancher : "Il faut arrêter les conneries. Les chasseurs ne sont pas abrutis au point de défourailler tout ce qui bouge."

Est-ce que vous connaissez des gens dont la nature est la passion et qui détruisent la ressource ?Didier Gavens, président de
la Fédération interdépartementale
des chasseurs d'Ile-de-France
à franceinfo

Le vice-président de la région Ile-de-France reconnaît toutefois que "d'ici un an ou deux, l'espèce essaimera et des spécimens quitteront les zones sur lesquelles les animaux ont été réintroduits". Mais, fait-il observer, "les faisans sont une espèce dont les déplacements et les migrations de populations sont lents".

Entre 177 000 et 283 000 couples de faisans en France

Le faisan commun figure certes sur la liste rouge des espèces menacées en France, mais dans la catégorie "préoccupation mineure", c'est-à-dire qu'il appartient à une "espèce pour laquelle le risque de disparition de France métropolitaine est faible". Selon l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), on recense entre 177 000 et 283 000 couples. D'après la carte de répartition de l'ONCFS, ce n'est pas dans les départements d'Ile-de-France que les faisans sont les plus nombreux, mais dans l'Eure-et-Loir, le Maine-et-Loire, le Loiret, l'Indre, le Cher, l'Aisne et l'Oise, la Marne et les Ardennes. Les effectifs comme leur répartition sont jugés "en amélioration" par l'ONCFS.

Carte d\'abondance des populations de faisans communs en France métropolitaine établie par l\'ONCFS.
Carte d'abondance des populations de faisans communs en France métropolitaine établie par l'ONCFS. (ONCFS)

D'après les derniers tableaux de chasse établis par l'ONCFS sur la saison 2013-2014, le faisan est "l'un des gibiers les plus prélevés, toutes espèces confondues". Les chasseurs français en ont ainsi abattu "environ 3 millions""soit environ 2,5 faisans" par tireur sur la saison. Mais, précise l'Office, "l'essentiel de ce prélèvement est réalisé sur des oiseaux d’élevage". L'ONCFS avance le chiffre de "plus de 10 millions de faisans" lâchés chaque année pour satisfaire les chasseurs. 

L'Office juge toutefois que "la réglementation accompagnant ou suivant une reconstitution de populations" – les interdictions de tirs et les plans de chasse et de gestion – "est souvent mieux adaptée et respectée que par le passé". Ainsi, "dans certains départements, le faisan naturel est passé d’une présence diffuse à une implantation sur plusieurs communes, voire régionale ou départementale", observe l'ONCFS. "C’est notamment le cas dans la moitié nord du pays, où les efforts de gestion et de repeuplement se sont multipliés pour aboutir à des populations gérées avec succès à l’état sauvage sur de très vastes zones."

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