"Les militaires les ont mis face contre terre, pendant quatre heures, pour qu'ils 'sentent la patrie'" : des opposantes racontent la torture en Biélorussie

Article rédigé par
Marion Fontaine - Fabien Magnenou
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Des opposants qui ont manifesté contre la réelection d'Alexandre Loukachenko quittent le centre de détention d'Okrestina, à Minsk, le 14 août 2020.  (SERGEI GAPON / AFP)

En Biélorussie, les opposants à Alexandre Loukachenko sortent parfois de détention dans un état grave. Trois femmes témoignent auprès de franceinfo des violences perpétrées contre les manifestants arrêtés depuis le 9 août. Elles évoquent aussi l'élan de solidarité qui s'est mis en place pour aider les prisonniers et leur entourage.

"Les droits de l’homme, ça veut dire beaucoup pour nous. Pour le pouvoir, ça ne veut rien dire." La voix de Julia P. tremble. Elle a vu son mari être embarqué par des militaires, dimanche 9 août, alors qu'il manifestait pacifiquement sur la place principale de Minsk, capitale de la Biélorussie, "contre l'élection truquée". Ce jour-là, des milliers de personnes sont descendues dans les rues après l'annonce de la victoire d'Alexandre Loukachenko. Depuis, ces mouvements de contestation se poursuivent, bien qu'ils aient été à plusieurs reprises violemment réprimés par les forces anti-émeutes biélorusses.

Sans nouvelles, Julia a cherché son mari dans les prisons de la capitale jusqu'à sa libération deux jours et demi plus tard. Il lui a raconté les coups des gardiens, leur cruauté, et le traitement inhumain subi. Désormais, le couple se rend tous les soirs devant les murs barbelés du centre de détention d'Okrestina pour aider les personnes à peine libérées et leurs proches, qui les attendent inlassablement. Au total, des centaines de bénévoles se relaient, distribuent de l'eau et de la nourriture, ou rendent d'autres services.

Julia P., Milana et Anna K., trois habitantes de Minsk et opposantes au pouvoir, évoquent pour franceinfo "cette solidarité incroyable". Mais elles abordent aussi les violences des militaires lors des manifestations et la torture pratiquée sur les opposants dans les prisons. Si elles assurent "ne pas avoir peur" des représailles, nous avons choisi de ne pas divulguer les noms complets de Julia et Anna pour ne pas compromettre leur sécurité. Nous avons également modifié le prénom de Milana, qui préfère rester complètement anonyme.

Des arrestations violentes

Milana : "Les premiers jours des manifestations étaient horribles. Les Omon [forces spéciales anti-émeutes] arrêtaient des gens dans la rue et les battaient. Même des personnes âgées, ainsi que des jeunes qui criaient 'je n'ai que 16 ans !' Certains se cachaient sous les voitures." 

Anna K. : "Des personnes nous ont raconté qu’elles étaient dans un magasin quand des militaires masqués de noir les ont emmenées dans un fourgon."

Vous avez beau crier que vous n’êtes pas un opposant, ils vous embarquent sans prononcer un mot.

Anna K., opposante biélorusse

à franceinfo

Milana : "Les militaires essaient d'effrayer la rue. Mais, même si les gens ont peur, ils sortent. Je vois chaque jour le nombre de manifestants grandir. Même les usines ont commencé à faire grève. Je suis apolitique, mais personne ne peut rester en dehors de ce mouvement. Je vois écrit sur les réseaux sociaux ou sur des sites biélorusses et russes que les manifestants sont des alcooliques, des drogués et des chômeurs. Ce n’est pas vrai ! Ce sont des parents, des vieux, des jeunes." 

Deux militaires anti-émeutes tirent par les bras un manifestant, le 9 août 2020, à Minsk.  (SIARHEI LESKIEC / AFP)

Julia P. : "Mon mari, qui est footballeur professionnel, a été arrêté le 9 août. Nous nous trouvions alors sur la place de la Victoire, juste après l'élection truquée [le résultat du scrutin n'est d'ailleurs pas reconnu par l'Union européenne]. Nous ne faisions rien du tout, nous étions seulement venus pour la justice. Il devait être minuit lorsque des militaires sont venus jusqu'à nous pour nous demander nos papiers d'identité. Lorsqu'ils ont vu à nos poignets des bracelets blancs, signe de l'opposition au gouvernement, ils nous ont mis dans un 'panier à salade', un grand camion militaire. Ils ont battu les hommes. Avec les femmes, nous protestions. Les militaires ont commencé à nous insulter et nous ont jetées dehors. Ils nous ont dit : 'Courez, courez vite, sinon on va vous envoyer en prison.' On a entendu des cris venant du camion." 

Dans les prisons, "si tu parles, tu te fais frapper"

Anna K. : "A l'intérieur de la prison, ils battent les détenus avec des matraques. Ils disent : 'On va t’apprendre à aimer les militaires.' J’ai vu une femme rousse sortir, les mains et les jambes tremblantes, sous le choc. Elle a refusé le thé que nous lui avons proposé, elle ne voulait ni manger ni boire. Elle a dit qu’elle était entassée avec 30 ou 40 autres femmes dans des petites salles. Avec une amie, elles priaient les militaires de les laisser aller aux toilettes. Lorsque les gardes acceptaient, elles n'avaient même pas le temps de se soulager. Elles se faisaient insulter et devaient rapidement retourner dans leur cellule. Elle y est demeurée trois jours au total, car les détenus peuvent rester en garde à vue pendant 72 heures avant d’être jugés."

Julia P. : "Lorsque mon mari a été libéré, il n'a pas voulu tout me décrire de peur de me traumatiser.

Les militaires les ont mis face contre terre, pendant quatre heures, pour qu'ils 'sentent la patrie'. Il a été placé dans une chambre prévue normalement pour quatre personnes. Ils étaient 38. Il a dû apprendre à dormir debout, car ils laissaient les hommes plus vieux s'asseoir.

L'un d'entre eux avait une fracture ouverte à la jambe. Il y avait du sang partout. Le gardien est venu voir et a dit que ce n'était pas grave, que ça allait cicatriser tout seul.

Julia P., opposante biélorusse

à franceinfo

Des gens ont aussi perdu connaissance. Le gardien venait et prenait leur pouls. S'il le sentait, il n'appelait pas l'ambulance. 

A côté de sa chambre, il y avait une cellule remplie de femmes. L'une d'elles était enceinte. Elles n'ont pas été nourries pendant trois jours, et l'eau du robinet était impossible à boire, tant elle avait un goût de chlore. Les femmes ont demandé de l'eau potable pour la femme enceinte. Un gardien — non, pas un gardien, mais un animal — leur a lancé un seau d'eau dessus et leur a dit : 'La prochaine fois, ce sera un seau de merde.' Là-bas, dès que tu parles, tu te fais frapper. Mon mari est sorti de prison dans un état plus ou moins 'correct'. Mais certains sortent à quatre pattes tellement ils sont fatigués."

Une ambulance sort du centre de détention d'Okrestina, le 14 août 2020.  (VIKTOR TOLOCHKO / SPUTNIK / AFP)

"Toute la ville fait du bénévolat"

Milana "Même si j’ai peur, car j’ai un bébé et que je ne veux pas quitter mon appartement, je fais tout mon possible pour aider en envoyant des messages sur les besoins devant la prison d’Okrestina, en partageant les appels au secours."

Julia P. : "J'ai passé deux jours et demi devant la prison, à attendre mon mari. Il y avait des milliers de gens. Des parents, des sœurs, des amis. On échangeait nos numéros de téléphone, on s'entraidait pour essayer de savoir où étaient enfermés nos proches. Parfois, un gardien sortait. Il nous donnait un papier où nous devions écrire le nom de nos proches. Au bout d’une heure, il revenait avec la liste. S’il y avait une croix à côté du nom, c’est que la personne était là. Mais elle n’a jamais été cochée pour mon mari, alors qu’il y était. Selon moi, c'est une sorte de pression psychologique exercée sur nous. Car à l'intérieur, ils ont demandé le nom de tout le monde au moins cinq fois. 

Depuis que mon mari a été libéré, je suis devant la prison d'Okrestina avec lui. On apporte des bananes, des choses à manger. On essaie de servir de taxi gratuitement pour ramener les détenus chez eux. On a installé des toilettes, des tables avec des psychologues, des avocats et des infirmières.

Des bénévoles et des proches de détenus devant le centre de détention d'Okrestina, à Minsk (Biélorussie). (JULIA P. / FRANCEINFO)

Anna K. : "Toute la ville fait du bénévolat. La solidarité est incroyable. Le 13 août, j'étais devant la prison d’Okrestina. J’aidais les familles qui attendaient des proches, mais aussi les détenus qui étaient jetés dehors. Sans argent, sans leurs clés, sans ceinture ni lacets. Ils ne pouvaient pas marcher dans leurs chaussures. J’ai vu des gens avec des bleus autour des yeux, des côtes cassées, des hématomes. Ils ont parfois des plaies ouvertes, mais ils ne reçoivent pas toujours d'aide médicale, car ils ont peur de s’adresser à quelqu’un. Avec mon mari, nous avons voulu faire parvenir des serviettes hygiéniques dans la prison, mais c’est interdit. Les Omon refusent de faire entrer les médecins pour garder secret ce qu’il s’y passe. Nous souhaitons faire sortir les prisonniers. Nous voulons que les militaires qui ont commis des actes de torture soient jugés."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.