Tir de missile nord-coréen : "C'est plutôt une démonstration qu'une provocation"

Pour le directeur du programme Asie du Conseil européen pour les relations internationales, François Godement, "il n'y a pas vraiment de ligne rouge franchie, qui contraindrait par exemple les États-Unis à l'action".

Dans une rue de Séoul, en Corée du Sud, la télévision sud-coréenne annonce le nouveau tir de missile du régime nord-coréen, le 29 novembre 2017. 
Dans une rue de Séoul, en Corée du Sud, la télévision sud-coréenne annonce le nouveau tir de missile du régime nord-coréen, le 29 novembre 2017.  (KAZUHIRO NOGI / AFP)
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Au lendemain d'un nouveau tir de missile balistique intercontinental, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un affirme mercredi 29 novembre que son pays est devenu un État nucléaire à part entière, capable de frapper n'importe où aux États-Unis. L'historien François Godement, directeur du programme Asie du Conseil européen pour les relations internationales, estime que ce nouveau tir est "plutôt une démonstration qu'une provocation", et que la Corée du Nord "dose le message", pour ne pas franchir la ligne rouge.

franceinfo : En est-on encore au stade de la provocation ?

François Godement : Non, c'est plutôt une démonstration qu'une provocation. Si on fait une analyse politique de ce tir, il est à la fois technologiquement impressionnant, mais il a été tiré en cloche de façon à ne pas passer au-dessus du territoire japonais pour ne pas constituer de façon graphique une provocation aussi forte. On sent que Pyongyang est capable de doser le message et de spéculer. Une fois de plus, il n'y a pas vraiment de ligne rouge franchie, qui contraindrait par exemple les États-Unis à l'action.

La Corée du Nord est-elle capable de dépasser cette ligne rouge ?

Oui. C'est pourquoi j'ai un peu de mal à croire que sur la base de l'exploit, si j'ose dire, on va avoir une phase politique avec des concessions nord-coréennes. Où et quand a-t-on vu des concessions de la Corée du Nord quand elle était un tant soit peu en position de force ? On les a seulement vues en dernière extrémité, et généralement démenties. Un des gros problèmes de la situation, c'est que l'on peut dire des armes nucléaires la même chose qu'on disait des baïonnettes à l'époque de la Révolution française : on peut tout faire, sauf s'asseoir dessus. Si Pyongyang arrête le mouvement et dit 'on est un État nucléaire et alors ?', le problème de son déclin économique, de son isolement, des sanctions, l'impasse dans laquelle ils sont, restent. S'ils n'ont pas la reconnaissance et le développement de relations avec d'autres, ils sont néanmoins en danger. Par conséquent, on peut prévoir que Pyongyang restera sur cette voie. Pyongyang existe à cause du déséquilibre et des menaces qu'elle est capable d'agiter.

Est-ce d'abord un signal envoyé à la Chine, ce nouvel essai ?

C'est aussi un signal envoyé à la Chine. C'est très clair que Pyongyang ne suivra pas les conseils de Pékin, bien que la Chine ait, récemment, plutôt resserré ses sanctions contre la Corée du Nord. Il n'y a aucune comparaison entre ce qu'était l'application des sanctions par la Chine il y a un an et ce qu'elle est aujourd'hui. Pékin joue un jeu difficile et malaisé pour ne pas perdre toutes les bonnes grâces des Américains et de ne pas voir Donald Trump attaquer sur d'autres sujets. Tout en affichant une hésitation pratique à entrer dans ce qui serait une forme de conflit direct avec la Corée du Nord.

Les sanctions sont-elles contreproductives ?

Non, mais elles amènent un danger. Elles nous amènent plus proches de l'affrontement. Il est très clair que Pyongyang a résisté à toutes les sanctions jusqu'ici. Il est très clair aussi qu'ils ont eu des complicités, pas seulement chinoises ou russes. Il y a eu des trafics avec la Malaisie, avec l'Afrique, des facilités même, parfois, en Europe. Maintenant il s'agit de resserrer, de passer à un blocus naval, par exemple. Un blocus naval, s'il est accompagné d'une coopération chinoise, serait extrêmement efficace. Mais il pousse à bout le régime. Le risque d'un conflit doit être examiné, ou bien nous devons nous résigner à une nouvelle puissance nucléaire, et on peut dire que les États-Unis perdent une grande partie de leur crédibilité avec leurs alliés asiatiques.

Est-ce qu'on peut penser que Donald Trump laissera la Corée du Nord devenir une nouvelle puissance nucléaire ?

Mon instinct, c'est que les États-Unis ne le permettront pas et que l'on va vers un conflit plus grave, pas nécessairement une apocalypse nucléaire comme certains le disent, mais un véritable conflit sur le 38e parallèle.

Qu'est-ce qui peut provoquer l'étincelle ?

Ce sera un essai qui passera beaucoup plus près des États-Unis, par exemple du territoire de Guam, dans le Pacifique. Ce pourrait être le test d'un missile au-dessus du Pacifique avec une ogive nucléaire. Cela peut provoquer une réaction militaire. Cela peut provoquer une réaction en chaîne sur le 38e parallèle. Avec son artillerie conventionnelle, la Corée du Nord a des moyens extrêmement puissants à court terme, pour quelques heures, espérons que ce ne soit pas pour quelques jours. Et on a le schéma d'un enchaînement de conflits qui est tout à fait possible.