VIDEO. Zhang Zhan, en prison pour avoir filmé Wuhan pendant la quarantaine

La lanceuse d'alerte chinoise a été condamnée à quatre ans de prison pour avoir diffusé des reportages vidéo sur Wuhan quand la ville était coupée du monde. 

franceinfo

Zhang Zhan, qui se définit comme une "journaliste citoyenne", a été condamnée à quatre ans de prison, le 28 décembre, pour "provocation de troubles", a annoncé son avocat. La Chine lui reproche d'avoir tourné et diffusé des vidéos sur Wuhan pendant que la ville était placée en quarantaine, en février 2020. Sur sa chaîne Youtube, Zhang Zhan a publié 122 vidéos sur Wuhan en quatre mois : rues désertes, hôpitaux surchargés, manques de tests, habitants en détresse...

L’engagement des journalistes et des citoyens pour nous informer sur place a été précieux mais aussi dangereux, surtout pour les lanceurs d'alerte chinois, seule source d’information non censurée par les autorités. 

Elle a été avocate et s'est faite radier du barreau

Zhang Zhan est née en 1983 à Xianyang en Chine. Elle avait 7 ans lorsque les manifestations de la place Tian’anmen, réprimées dans le sang, ont éclatées. Elle obtient par la suite un bac en économie et se fait des études de droit pour devenir avocate. Elle y parvient mais se fait radier du barreau parce qu’elle est jugée trop engagée. Elle décide alors de lancer son blog pour devenir "journaliste citoyenne". Elle réussit à créer une chaîne Youtube et un compte Twitter avant qu’ils ne soient censurés par le gouvernement.

Ses proches la décrivent comme une fille idéaliste et déterminée. Sur les réseaux sociaux, elle n’a pas peur de s’exprimer et défend avec ferveur la protection des données personnelles, le droit à la vie privée, la liberté de la presse et la liberté d’expression. Elle soutient également les manifestations pro-démocratie à Hong Kong. Bref, elle fait partie de ce que le pouvoir central chinois appelle “les opposants”. 

Elle décide de se rendre à Wuhan le 1er février 2020

Le 23 janvier 2020, Wuhan est placée en quarantaine alors que des cas ont été signalés dès début décembre 2019.11 millions d'habitants se retrouvent coupés du monde. L’annonce de cette mise en quarantaine a été brutale. Elle est tombée en pleine nuit et sa prise d’effet a été immédiate. Les habitants se sont littéralement retrouvés prisonniers et n'ont même pas pu planifier un éventuel départ. A ce moment-là Zhang Zhan habite à Shangaï et elle est interpellée par un message posté sur les réseaux sociaux.

"Un habitant de Wuhan m'a dit qu'il avait le sentiment que Wuhan était une ville abandonnée. Il a dit qu'il avait l'impression d'avoir été laissé là pour mourir. J'ai été très touché par ce qu'il a écrit", raconte-t-elle dans un documentaire.

Zhang Zhan prend alors la décision d’y aller. Elle achète un billet de train le 1er février, direction Chongqing dans le sud-ouest de la Chine, et s’arrête à Wuhan. Elle y découvre une ville fantôme, plongée dans un calme complètement surréaliste. 

Quand je suis arrivée, j'ai senti que Wuhan était profondément blessé. La nature humaine est opprimée dans cette ville, tout cela à cause de cette horrible pandémie.

Zhang Zhan

China Change

Son premier réflexe a été de se rendre dans les hôpitaux. Manque de tests, manque de lits, habitants livrés à eux-mêmes...Le récit que nous livre Zhang Zhan n’a rien à voir avec celui du régime qui se glorifie des mesures radicales qu’il a adoptées. Elle, ce qu’elle voit, c’est le chaos dans les hôpitaux et une population en détresse.

Zhang Zhan filme aussi la rue tout simplement. Sur les trottoirs, d’imposantes barrières jaunes érigées pour limiter le nombre de personnes dans les avenues. Elle interroge des passants, des gens qui ont perdu leur emploi, des soignants et montre les centres commerciaux fermés.

 

Au total, elle a passé 4 mois à Wuhan et postée 122 vidéos. La dernière date du 13 mai. Devant la gare de la ville, à 23h, Zhang Zhan parle du gouvernement qui ne se soucie pas des gens, dit-elle, et dont la politique n’est basée que sur l’intimidation et la peur. Elle critique aussi le comportement trop répresif de la police, selon elle.

Elle est portée disparue le 15 mai 2020

Deux jours après, le 15 mai, Zhang Zhan est porté disparue. On apprend par la suite qu’elle est détenue par la police de Shangai, à plus de 640 km de Wuhan. Elle a été arrêtée pour "provocation aux troubles", une infraction très souvent utilisée contre les opposants au régime communiste et qui est définie de manière assez floue. La peine encourue est de 5 ans de prison.

Zhang Zhan entame alors une grève de la faim au mois de juin pour protester contre sa détention mais ses avocats racontent qu’elle a été nourrie de force à l'aide d'une sonde nasale. Son procès s'est tenu le 28 décembre 2020 à Shanghaï. Il s'est tenu à huis clos et a duré moins de 3 heures. Zhang Zhan y est apparue très affaiblie.

Le verdict tombe : quatre ans de prison pour avoir diffusé des vidéos sur internet. Aujourd’hui, l’état de santé de Zhang Zhan inquiète ses avocats qui disent que cela fait plus de trois mois qu’elle a les pieds et les poings liés 24h sur 24.

Elle est la première a avoir été condamnée par Pékin pour sa couverture de l'épidémie

La crise sanitaire liée au coronavirus a aggravé la répression des journalistes, selon le constat dressé par Reporters Sans frontières dans son bilan annuel publié le 14 décembre. Selon l’ONG, 14 personnes sont encore actuellement derrière les barreaux pour leur suivi de la pandémie. En Chine, au Bangladesh, en Birmanie, en Iran,en Jordanie et au Rwanda. 

L’Union européenne et les Etats-Unis demandent à la Chine de libérer Zhang Zhan, et ce, sans condition. Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo évoque un "parti communiste chinois qui ferait tout ce qui est en son pouvoir pour réduire au silence ceux qui remettent en question la ligne officielle du parti".

Zhang Zhan, lanceuse d\'alerte chinoise, condamnée à quatre ans de prison par Pékin pour avoir couvert Wuhan pendant la quarantaine.
Zhang Zhan, lanceuse d'alerte chinoise, condamnée à quatre ans de prison par Pékin pour avoir couvert Wuhan pendant la quarantaine. (STÉPHANIE BERLU / FRANCE-INFO)