Les ouvriers chinois de la Première guerre mondiale

L’affaire est peu connue : pendant la Première guerre mondiale, quelque 140.000 ouvriers chinois (100.000 côté britannique, 40.000 côté français) sont venus travailler en France. Rencontre avec l’historienne et sinologue Li Ma, maître de conférence à l’université du Littoral Côte d’Opale, qui a dirigé la rédaction d’un ouvrage de référence sur le sujet.

Des ouvriers chinois célébrant le Nouvel an chinois en 1918 quelque part dans un camp en France
Des ouvriers chinois célébrant le Nouvel an chinois en 1918 quelque part dans un camp en France (AFP - Photo12)
L\'historienne et sinologue Li Ma, maître de conférence à l\'université du Littoral Côte d\'Opale
L'historienne et sinologue Li Ma, maître de conférence à l'université du Littoral Côte d'Opale (Laurent Ribadeau Dumas - FTV)
Que sont venus faire ces Chinois en France durant la guerre?
Il s’agissait de combler le manque de main d’œuvre masculine. En 1915 et 1916, la France avait perdu beaucoup d’hommes et elle était à la recherche de bras pour les travaux de peine que ne pouvaient plus faire les Français envoyés au front. Il en allait de même pour les Britanniques. Les pertes étaient énormes. A titre d’exemple, en une seule journée, le 1er juillet 1916, pendant la bataille de la Somme, 60.000 soldats d’outre-Manche ont été mis hors de combat, dont 20.000 tués.
 
Les gouvernements alliés ont donc dû pallier le manque de main d’œuvre pour les tâches non directement militaires. Ils se sont ainsi adressés à la Chine, officiellement neutre. En janvier 1916, Paris a envoyé une délégation de quatre personnes commandée par le lieutenant-colonel Truptil. Lequel était officiellement… ingénieur agronome !
 
Les négociations entre les deux parties ont abouti au bout de deux mois. Le dispositif interdisait toute tâche militaire. Il prévoyait pour chaque ouvrier un contrat de cinq ans. Un travailleur non qualifié devait être payé 1,50 franc par jour, un ouvrier qualifié 5,50 francs, un contrôleur 8,25 francs. Les premiers travailleurs sont arrivés en France en août 1916.

Au départ, les autorités chinoises avaient créé une société privée chargée d’assurer le recrutement. Son nom : Huimin, ce qui signifie «bénéfice au peuple» ! Par la suite, d’autres sociétés chinoises ont participé à cette opération, les profits étant assez élevés.
 
De leur côté, au départ, les Britanniques n’étaient pas très favorables à ce type d’embauches. Mais ils ont fini par négocier en 1917 avec Pékin.
 
Résultat : au total, quelque 140.000 Chinois sont venus en Europe de l’Ouest. Il y en avait environ 40.000 côté français, certaines sources donnant le nombre de quelque 37.000 hommes. Pour le Royaume-Uni, on parle d’environ 100.000 ouvriers. Mais le gouvernement britannique donne le chiffre très précis de 93.474.
 
Chinois travaillant dans les champs quelque part en France en 1916.
Chinois travaillant dans les champs quelque part en France en 1916. (AFP - Photo12)

Leur acheminement vers l’Europe se faisait par la voie maritime. Le voyage, qui durait trois mois, n’était pas sans risque en raison des attaques de sous-marins allemands. Ainsi, le 17 février 1917, le torpillage du paquebot Athos a entraîné la mort de 754 personnes, dont 543 victimes chinoises. Les ouvriers recrutés par les Français débarquaient à Marseille. Ceux embauchés par Londres passaient par Le Havre. Par la suite, en raison des torpillages allemands, c’est le port de Dieppe qui a été utilisé.
 
Qui étaient ces hommes ?
Officiellement, il s’agissait de travailleurs civils volontaires. Originaires à 85% de la province de Shandong (nord de la Chine), ils avaient entre 20 et 35 ans. Pour la plupart, il s’agissait de paysans sans terre et sans travail (ceux que l’on appelait des «migrants flottants»), de porteurs, d’ouvriers, de serveurs, généralement illettrés.
 
Pourquoi ce choix ?
Comme l’expliquait l’attaché militaire français en Chine et au Japon, le capitaine de Lapomarède, dans une note à son haut commandement, «la main-d’oeuvre chinoise, surtout celle du Nord, doit nous donner satisfaction. Sobre, robuste, endurant et docile, l’ouvrier du Nord s’adaptera à notre climat et à des travaux même pénibles n’exigeant qu’un effort mécanique».

Ces ouvriers étaient-ils traités différemment selon que leur employeur était français ou britannique ?
Les Chinois n’avaient pas du tout le même statut selon l’armée pour laquelle ils travaillaient.
 
Ceux sous tutelle française étaient répartis sur tout le territoire pour travailler dans des usines, notamment d’armement, des mines, des ports. Certains étaient envoyés dans des exploitations agricoles et forestières. Ils ont subi des discriminations, voire du racisme. Mais en général, ils étaient à peu près libres de leurs mouvements.  
 
Il en allait tout autrement pour ceux qui étaient placés sous commandement britannique. Commandés par des officiers, ils étaient regroupés en bataillons au sein du Chinese Labour Corps. Ils étaient disséminés en arrière de la ligne de front : selon leur contrat de trois ans, ils ne pouvaient se trouver à moins de 16 km des zones de combats. En principe, ils ne devaient accomplir aucune tâche militaire. Mais le contrat n’était pas respecté. En fait, c’était de vrais soldats travailleurs sans armes : on leur faisait creuser des tranchées, nettoyer les champs de bataille, décharger des munitions et des obus, entretenir des tanks ou des pièces d’artillerie. Alors qu’ils ne connaissaient pas ces équipements. Résultat : certains utilisaient des bombes ou des grenades comme des ballons, ce qui provoquait évidemment des drames.

Le Chinese Labour Corps durant la Première guerre mondiale
Propeller TV chaîne propriété du groupe Xiking à Pékin, destinée à la communauté sino-britannique, 22 mai 2014

Dans le même temps, ils devaient travailler sept jours sur sept sans jour de repos, sauf lors des fêtes chinoises. Par ailleurs, ils subissaient une discipline militaire très stricte et pouvait être victimes de châtiments corporels. Quelques-uns ont été fusillés après s’être révoltés. Leurs conditions de travail et de vie étaient donc très difficiles, beaucoup plus dures que côté français.
 
Les victimes ont donc été nombreuses…
Oui, car outre ces brimades, un certain nombre sont morts dans les bombardements allemands. Et comme leurs homologues sous commandement français, ils ont également succombé à la grippe espagnole (entre 1919 et 1922), à la tuberculose... Sans parler des victimes d’accidents.
 
Pour la Grande-Bretagne, les chiffres officiels parlent de 2000 morts, alors que certaines sources chinoises font état de la disparition de 27.000 personnes. Pour la France, les historiens évoquent entre 1500 et 2000 victimes (y compris celles tuées lors du torpillage de l’Athos).

Quand les survivants sont-ils rentrés?
A l’issue de leur contrat. Côté britannique, le dernier rapatriement a été organisé fin 1920. Côté français, les derniers sont repartis en 1922 après avoir travaillé pour la reconstruction d’après-guerre (nettoyage…), ou dans des mines, des usines.

Entre 1500 et 2000 Chinois sont restés sur le territoire français. Certains se sont mariés avec des Françaises, d’autres se sont regroupés autour de la gare de Lyon à Paris (où vivait déjà une petite colonie chinoise). Le dernier survivant est mort en 2002 à La Rochelle, à l’âge de 105 ans.
 
Pendant la Première guerre mondiale, des travailleurs chinois célèbrent le Nouvel an chinois devant une petite pagode le 14 juin 2006.
Pendant la Première guerre mondiale, des travailleurs chinois célèbrent le Nouvel an chinois devant une petite pagode le 14 juin 2006. (AFP -Photo12)

Comment leur mémoire est-elle conservée?
En France, la reconnaissance a été tardive. En 1925, l’association représentant les ouvriers restés dans l’Hexagone avait demandé aux autorités un geste de reconnaissance. Celles-ci ont refusé, expliquant que le budget de l’Etat ne pouvait assumer une telle charge. Résultat : aucun cimetière spécial n’a été construit. Les ouvriers morts ont donc été enterrés dans des cimetières communaux ou des fosses communes.

En 1988, une plaque commémorative a été apposée à Paris, place Maurice Denis, dans le XIIe, près de la gare de Lyon. Et en 1998, un monument a été élevé dans le parc Baudricourt dans le XIIIe, à proximité du quartier chinois. Actuellement, il y a une forme d’intérêt officiel puisque que le livre dont j’ai dirigé la rédaction a été publié avec l’aide du ministère de la Défense.
 
Les Britanniques ont agi différemment. Ils ont construit en France des cimetières pour tous les représentants des nationalités morts dans leurs rangs. Donc aussi pour les Chinois. On compte ainsi 16 cimetières chinois en France (et un autre en Belgique), à commencer par le plus important, celui de Noyelles-sur-Mer (Somme), où reposent 841 personnes. Un cimetière entretenu par le CWGC (Commonwealth War Graves Commission, Commission des tombes de guerre du Commonwealth).

Et aujourd’hui, comment les choses sont-elles vécues côté chinois ?
Pour les Chinois, le souvenir de ces ouvriers est vécu comme une humiliation. Leur pays est entré en guerre en 1917 et fait donc partie du camp des vainqueurs. Mais lors du traité de Versailles en 1919, il a perdu, au profit du Japon, les concessions allemandes de la province du Shandong (d’où venaient la majorité de ces ouvriers). Il faut donc noter que ce traité a oublié le rôle des travailleurs chinois en Europe ! Résultat : aujourd’hui, il n’y a guère de commémoration en Chine même. Même si des Chinois, notamment des représentants des autorités de Pékin, participent aux cérémonies organisées depuis les années 2000 au cimetière de Noyelles.

(DR)

Le livre dont Li Ma a dirigé la rédaction, «Les travailleurs chinois en France dans la Première guerre mondiale», a été publiée par CNRS Editions.