L’université, un paradoxe brésilien

Le Brésil vient de connaître la plus longue grève universitaire de son histoire. Professeurs, personnels techniques, soutenus en partie par les étudiants, d’une cinquantaine d’universités publiques, demandaient des revalorisations de salaires, de meilleures conditions de travail et des créations de postes. Un mouvement qui s’inscrit dans l’évolution de la société brésilienne.

Le 12 juin 2012, professeurs et étudiants de l\'université de Sao Paulo, en grève, demandent de meilleures conditions de travail.
Le 12 juin 2012, professeurs et étudiants de l'université de Sao Paulo, en grève, demandent de meilleures conditions de travail. (AFP PHOTO / CRIS FAGA / AGENCIA ESTADO)

Les grévistes dénonçaient des réformes (changements de programmes sans moyens supplémentaires) sans concertation et réclamaient un plan de carrière.

Refusant «la précarisation de l'enseignement public», ils pointaient un sous-investissement dans les universités publiques détériorant la qualité de l’enseignement (comme des cours bondés, un manque d’enseignants et de matériel). Et prônaient une hausse du budget consacré à l’Education à 10% du PIB, alors que la présidente Dilma Roussef maintient la part du budget à 7%.

Un phénomène récurrent
Pour Martine Droulers, chercheuse au CNRS, les mouvements sociaux au Brésil commencent souvent dans les universités : «Le phénomène est récurrent et se manifeste à chaque fois qu’il y a une rupture économique et politique dans le pays.»

Elle évoque les grèves des années 80, période qui a «vu croître le système universitaire brésilien». Les mouvements avaient alors éclaté dans la foulée d’une crise de la dette à la suite des années de croissance, ce qui d’ailleurs a accéléré la chute de la dictature militaire.

La chercheuse, qui a enseigné dans le nord du Brésil, estime que le milieu universitaire, depuis longtemps à la pointe du mouvement social, «a pris aujourd’hui le relais du mouvement ouvrier» en perte de vitesse. Avec des arrêts de travail souvent longs, rendus possibles par le fait que les enseignants grévistes du public touchent généralement leur salaire.

Le 12 juin 2012, dans les rues de Sao Paulo, les étudiants de l\'université soutiennent les revendications des enseignants et refusent «la précarisation de l\'enseignement public».
Le 12 juin 2012, dans les rues de Sao Paulo, les étudiants de l'université soutiennent les revendications des enseignants et refusent «la précarisation de l'enseignement public». (AFP PHOTO / CRIS FAGA / AGENCIA ESTADO)
 

Quatre mois de grève
Le mouvement, qui a paralysé les cours du 17 mai au 16 septembre, semble également être un révélateur. Les années de forte croissance ont vu émerger une importante classe moyenne. Ce qui a nécessité une restructuration du système, de plus en plus de jeunes faisant des études supérieures.

Sur une population de 196 millions d’habitants, le Brésil compte quelque six millions d’étudiants, un quart dans le public, le reste dans le privé (quatre millions), sachant qu’il existe 176 universités et plus de 700 autres institutions d’enseignement supérieur. Il y a au moins une université publique entretenue par le gouvernement fédéral dans chaque Etat, qui lui-même en gère d’autres.

Une multiplicité d’offres qui cache un paradoxe
Le Brésil possède un système discriminatoire dans l’accès à l’enseignement supérieur. En effet, les familles aisées envoient leurs enfants dans le privé en secondaire, l’enseignement y étant de meilleure qualité que dans le public où restent les élèves de condition modeste.

Et ce sont les jeunes issus du privé que l’on retrouve dans les amphithéâtres des universités publiques cotées, sans frais d’inscription. Comme le concours d’entrée y est difficile et les places limitées, ce sont les meilleurs qui en bénéficient. Donc pas ceux qui arrivent du public.

Conséquence : s’ils veulent faire des études, les enfants de classes sociales défavorisées, sortis d’établissements secondaires publics, doivent se rabattre sur le privé pour poursuivre leurs études. Mais comme les frais d’inscriptions y sont très élevés, de l’ordre de 5.000 euros, peu y arrivent.

Le 24 août 2012, manifestation de fonctionnaires cariocas, parmi lesquels des personnels de l\'université fédérale de Rio. Ils demandent, entre autres, des revalorisations de salaires.
Le 24 août 2012, manifestation de fonctionnaires cariocas, parmi lesquels des personnels de l'université fédérale de Rio. Ils demandent, entre autres, des revalorisations de salaires. (AFP PHOTO / FABIO TEIXEIRA / AGENCIA ESTADO)
 

Une politique de quotas mise en place
Pour réduire ces inégalités, la présidente Dilma Rousseff, pour qui l’éducation contribue fortement à la croissance économique du Brésil, a promulgué fin août, après treize ans de débats, une loi pour réserver la moitié des places dans les universités fédérales aux étudiants venant des écoles publiques.

Le texte donne aussi la priorité aux Noirs, métis et Indiens, proportionnellement à la composition de la population de chaque Etat, ainsi qu’aux étudiants dont les revenus familiaux ne dépassent pas 450 dollars par mois.

Des municipales en octobre
A ce jour, les revendications trouvent un écho dans le contexte politique du pays, alors que les élections municipales se déroulent en octobre. L’échéance électorale approchant, les partis se positionnent par rapport aux besoins de l’enseignement supérieur en particulier et des fonctionnaires en général.

A l’heure où le gouvernement tente de réduire les dépenses publiques sur fond de prévisions de croissance en baisse pour 2012 (1,5-2%), les universités brésiliennes risquent d’en faire les frais.