Birmanie : "Ce que demande la société civile, c'est que les Etats étrangers ciblent les intérêts économiques de l'armée"

L'armée birmane semble plus déterminée que jamais à réprimer la fronde qui souffle sur le pays depuis le coup d'Etat du 1er février contre le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi. La population attend des sanctions efficaces de la part de la communauté internationale, explique Sophie Brondel, coordinatrice de l’association Info Birmanie.

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Propos recueillis par - Guillemette Jeannot
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Du gaz lacrymogène est tiré sur des personnes qui manifestent contre le coup d'Etat militaire, à Mandalay (Birmanie), le 3 mars 2021.  (AFP)

La peur est désormais dans tous les esprits en Birmanie. Mercredi 3 mars, les forces de sécurité ont tiré à balles réelles dans plusieurs villes pour disperser des rassemblements prodémocratie. Le bilan de cette journée est lourd, selon l'émissaire de l'ONU pour la Birmanie : au moins 38 manifestants ont été tués, portant à plus de 50 le nombre de victimes décédées depuis le putsch du 1er février. A cela s'ajoutent des dizaines de blessés et plus de 1 300 arrestations depuis le début du mouvement de désobéissance civile. Mercredi, des images diffusées sur les réseaux sociaux ont montré des protestataires couverts de sang et blessés par balles à la tête. 

Depuis le renversement du gouvernement civil, l'ex-prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi est emprisonnée dans un lieu tenu secret, dans l'attente de son procès. La prochaine audience est prévue le 15 mars. En attendant, les manifestants tentent de tenir face à une junte militaire déterminée et sourde aux injonctions internationales. Quel tour peut prendre la contestation ? Pour en savoir plus, franceinfo a interrogé Sophie Brondel. La coordinatrice de l'association Info Birmanie, qui relaie la voix de la société civile birmane auprès des autorités françaises, ne cache pas son inquiétude.

Franceinfo : Quelles sont les origines du coup d'Etat militaire de début février ? 

Sophie Brondel : Les menaces de coup d'Etat de la part de l'armée ont débuté au moment des élections législatives du 8 novembre dernier. A l'époque, l'armée, notamment son commandant en chef, le général Min Aung Hlaing, a critiqué ces élections en dénonçant un manque de transparence du scrutin et une absence d'indépendance électorale. La tension s'est tassée le jour du vote et le chef de l'armée s'est alors engagé à accepter le résultat s'il respectait la volonté du peuple. Mais les partis politiques "pro-armée" ont contesté le résultat, rejoints par les militaires. Les observateurs ont pourtant confirmé qu'il n'y avait pas eu de fraudes et la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi a rejeté la demande de l'armée d'annuler le scrutin.

"Le jour de l'investiture de la LND, l'armée a pris le pouvoir au nom des ambitions personnelles du chef de l'armée, qui se voyait président de la Birmanie."

Sophie Brondel, coordinatrice de l'association Info Birmanie

à franceinfo

L'armée birmane étant très hiérarchisée, elle fait bloc derrière son chef et ses hauts gradés. Dans les motivations, il y a aussi la crainte de quelques hauts gradés de perdre leurs intérêts économiques. Pourtant, la Constitution de 2008 leur garantit énormément de pouvoirs dans le gouvernement civil. Il y a aussi une nette volonté d'écarter Aung San Suu Kyi et son parti. 

Quelle est la situation aujourd'hui en Birmanie, après plus d'un mois de violente répression ?

Elle est très inquiétante. Le mouvement de désobéissance civile s'inscrit dans la durée et, depuis le 28 février, il y a une accélération de la répression venant de l'armée, qui tire à balles réelles sur les manifestants. La crainte d'une répression massive de la part de la junte militaire n'est pas à écarter.

"L'armée birmane est connue pour ses crimes contre les minorités (comme les Rohingyas) commis en toute impunité. Et les derniers soulèvements populaires de 1988 et de 2007 ont été réprimés dans le sang."

Sophie Brondel, coordinatrice d'Info Birmanie

à franceinfo

Forte de 400 000 hommes, en majorité dévoués, l'armée a la possibilité de s'approvisionner en armes auprès d'autres pays et possède grâce à la cybertechnologie des moyens qui lui permettent de traquer les manifestants sur les réseaux, dans les quartiers ou chez eux.  

Sur les réseaux sociaux, le hashtag #WeNeedR2PInMyanmar, pour rappeler à la communauté internationale sa "responsabilité de protéger", s'est imposé. Quelles sanctions les autres Etats pourraient-ils prendre ? 

La "R2P" est un principe adopté au lendemain du génocide de 1994 au Rwanda et qui oblige la communauté internationale à intervenir si un Etat ne protège pas sa population contre des crimes de guerre ou un nettoyage ethnique. Mais elle ne fonctionnera pas dans cette situation. Cela fait cinquante ans qu'il y a des crimes contre l'humanité en Birmanie et qu'il n'y a aucune intervention.

"Aujourd'hui, les condamnations verbales de la communauté internationale n'ont aucun impact."

Sophie Brondel, coordinatrice d'Info Birmanie

à franceinfo

Le monde entier regarde, voit ce qui se passe, et les appels à l'arrêt des violences ne font que démultiplier les attentes des Birmans. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont pris certaines sanctions contre des hauts gradés, mais cela n'est pas suffisant. L'Union européenne, elle, n'a pas pris de sanctions fortes contre la junte. Ce que demande la société civile, c'est que les Etats étrangers ciblent les intérêts économiques de l'armée : ses comptes en banque, les entreprises qu'elle détient, les secteurs économiques qu'elle contrôle… afin d'infléchir le cours des événements.

Est-ce que les pays de la région, comme la Chine ou Singapour, pourraient influencer l'armée birmane ?

Nous sommes dans l'attente d'une réaction de leur part. Est-ce qu'ils vont aller au-delà d'une condamnation ? Vont-ils prendre des sanctions économiques ? La Birmanie est un emplacement stratégique pour ses voisins. La Chine, qui a toujours soutenu la Birmanie, y a beaucoup d'intérêts économiques. Singapour est le premier investisseur dans le pays. Mais la question est de savoir s'ils auront la volonté politique de faire pression sur l'armée pour qu'elle se retire.   

La prochaine audience du procès d'Aung San Suu Kyi est prévue le 15 mars. Jusqu'où la population birmane est-elle prête à aller ?

Nous ne savons pas quel va être le degré de répression chaque jour et comment les gens vont réagir. Mais les Birmans sont déterminés à lutter jusqu'au bout. Pour eux, le 15 mars, c'est demain.

"Ils sont prêts à mourir pour que les enfants ne vivent pas sous cette junte."

Sophie Brondel, coordinatrice d'Info Birmanie

à franceinfo

Ce mouvement de désobéissance civile touche beaucoup de monde et cela a un fort impact sur le fonctionnement des institutions. A l'intérieur de celles-ci, les agents, les médecins, les infirmières bloquent le fonctionnement de leur administration. Mais si le procès d'Aung San Suu Kyi est perdu, son avocat craint que la Birmanie en prenne de nouveau pour des décennies de dictature.

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