Répression de la place Tiananmen : "J'ai vu les premiers morts"

A l'occasion du 25e anniversaire de l'écrasement du "printemps de Pékin", le photojournaliste Jacques Langevin, qui couvrait les manifestations à l'époque, revient sur cette journée sanglante.

Un étudiant chinois demandent au militaire de rentrer chez eux, le 3 juin 1989, place Tiananmen. 
Un étudiant chinois demandent au militaire de rentrer chez eux, le 3 juin 1989, place Tiananmen.  (CATHERINE HENRIETTE / FILES)

Le 4 juin 1989, des milliers de manifestants meurent ou sont blessés lors de la répression sanglante de la place Tiananmen menée par l'armée populaire chinoise

Le photo-journaliste Jacques Langevin est présent ce jour-là à Pékin. Pour l'agence de presse Sygma, il couvre les manifestations et assiste aux massacres. Francetv info l'a retrouvé et lui a demandé de raconter les événements à l'occasion du 25e anniversaire de cette tragique journée.

Francetv info : Quelle était l'ambiance sur la place Tiananmen avant la répression ?

Jacques Langevin. Je suis arrivé au début des manifestations, un mois et demi avant la répression. J'ai suivi les événements nuit après nuit, jusqu'à l'occupation permanente de la place par les étudiants. Des milliers et des milliers de gens étaient présents. La population ramenait de la nourriture aux manifestants. En tant que journalistes, nous ressentions la puissance de cet événement. Tous les jours, nous parlions avec les Chinois, mangions avec eux. C'était extraordinaire.

Ce qui m'a impressionné, c'est qu'il n'y avait aucune agressivité ou violence de la part des manifestants. C'était vraiment le mouvement étudiant dans toute sa splendeur. Les slogans n'étaient pas : "A bas le gouvernement" mais "Avec nous le gouvernement, la police et l'armée". Les premiers militaires qui sont arrivés sur la place pour déloger les étudiants ne comprenaient pas. Stupéfaits par le côté pacifique des manifestants, ils ne savaient même plus pourquoi ils étaient là. J'en ai même vu certains pleurer.

Comment se sont déroulés les massacres ?

Vingt quatre heures avant, j'ai vu de nouvelles forces armées débarquer, plus professionnelles et plus endurcies. Comme tous les soirs, j'étais aux abords de la place. Soudain, j'ai vu des militaires sortir de la Cité interdite et envahir Tiananmen. Les chars sont arrivés d'un coup.

Quand j'ai vu que l'armée bouclait le périmètre, j'ai compris que je ne pourrais plus faire mon travail. Je me suis donc installé en périphérie de la place, jusqu'au petit matin. Les étudiants ont commencé à lever des barricades pour tenir leur position. C'est là que les militaires ont ouvert le feu sur la foule. J'ai vu les premiers morts. Les Chinois autour de moi étaient complètement effarés. Pour eux, il était inimaginable que l'armée puisse tirer sur le peuple. Ces événements étaient tellement médiatisés qu'on ne pensait pas assister à une répression aussi sanglante. On s'est tous trompés.

Le monde entier n'a retenu qu'une seule image de la répression sanglante de Tiananmen, celle de cet étudiant qui se dresse devant une colonne de chars. Comment avez-vous réagi en découvrant cette photo ? 

Épuisé par une longue nuit de travail, je suis rentré dormir à l'hôtel. En me réveillant, j'ai allumé ma télévision. C'est là que j'ai vu ces images extraordinaires, sur CNN. Je suis tombé par terre.

J'aurais voulu être là, mais en bas avec l'étudiant. Je n'ai pas arrêté d'imaginer la photo prise au niveau du sol. Elle aurait été beaucoup plus puissante. Sinon, c'est surtout le film qui m'a impressionné. Voir ce jeune monter sur le char, ouvrir la trappe pour parler au militaire. On avait l'impression de voir un taureau face au toréador. Ces images veulent tout dire. C'était exceptionnel.

La photo, elle, l'est beaucoup moins. Lors de tous les événements internationaux, il y a des images symboles. A Tiananmen, j'ai pris des centaines de clichés, lors de toutes les étapes de la manifestation auprès des étudiants. Après, il y a toujours des photos qu'on rate. Parfois, c'est elles qui font l'Histoire, mais je n'ai aucun regret.