La fin des conflits interethniques en Birmanie, un préalable au développement

La Birmanie est déchirée par les conflits interethniques depuis son indépendance. Des discussions entre les groupes armés, les représentants des nombreuses minorités et le gouvernement ont commencé le 31 août 2016. Le but? Que le pays se stabilise et devienne attractif pour son développement. Interrogé par Géopolis, Olivier Guillard, chercheur à l'IRIS, nous en dit plus sur ce long processus.

Cette photo des participants à la conférence, qui entourent Aung San Suu Kyi (au centre), montre la diversité ethnique qui compose la Birmanie.
Cette photo des participants à la conférence, qui entourent Aung San Suu Kyi (au centre), montre la diversité ethnique qui compose la Birmanie. (Soe Zeya Tun / Reuters)

Pourquoi l'Etat birman est-il régulièrement la cible de groupes armés depuis son indépendance, en 1948?
La Birmanie est un pays composite: on y recense 135 groupes groupes ethniques différents. Les Bamars sont les plus nombreux. Ils représentent environ un tiers des 55 millions d'habitants, occupent toutes les fonctions de pouvoir et se considèrent à ce titre comme le noyau de la nation birmane. Les 17 autres millions de citoyens sont répartis entre de nombreuses ethnies, dont les principales sont les Shans (environ 10% des Birmans), les Kachins, les Karens ou encore les Chins. Ces peuples vivent dans des «Etats» situés sur le pourtour périphérique de la Birmanie. Lesquels demeurent très peu développés par rapport au centre du pays (où se trouvent Rangoun, plus grande ville du pays, et Naypyidaw, la capitale), conséquence de l'absence de ces minorités sur la scène politique nationale.

Lorsque la Birmanie est devenue indépendante, elle a hérité des contours de l'ancien empire des Indes britannique. Après avoir demandé, en vain, aux Bamars de partager le pouvoir politique, les groupes minoritaires se sont peu à peu organisés en partis politiques et en groupes armés. Pour synthétiser, ces groupes luttent contre le pouvoir birman pour obtenir une certaine autonomie et ainsi développer eux-mêmes leurs Etats.



La conférence de paix qui s'est ouverte ce 31 août pour cinq jours va réunir autour d'une même table, à Naypyidaw, le gouvernement civil, les responsables de l'armée et ceux des minorités, partis politiques comme groupes armés. Pour la première fois dans l'histoire du pays, on parle d'instaurer le fédéralisme en Birmanie. Comment cette conférence a-t-elle été rendue possible?
Elle s'inscrit dans ce qu'on décrit comme la «transition démocratique» de la Birmanie, entamée depuis 2011 avec la dissolution de la junte militaire (au pouvoir depuis 1962 et la tenue des premières élections depuis cette date, NDLR). L'armée, qui pèse encore dans les décisions politiques, n'est pas vraiment favorable au projet. Le fédéralisme laisse entendre que les futurs Etats autonomes pourront disposer d'un droit de regard sur leurs propres ressources. Or, l'armée s'inquiète de ne plus pouvoir contrôler ces ressources, grâce auxquelles elle s'est enrichie pendant les années de dictature. Elle ne voulait d'ailleurs pas entendre le mot «fédéralisme» il y a encore deux ans. Mais elle s'est fait à l'idée, pressée par le peuple birman et le gouvernement civil élu à une écrasante majorité fin 2015.

La conférence a été instiguée par Aung San Suu Kyi, la célèbre opposante de la junte birmane, prix Nobel de la paix 1991, et nommée ministre des Affaires étrangères et porte-parole de la présidence en avril 2016. Elle est à l'origine d'un premier dialogue au printemps 2016: un cessez-le-feu a été ratifié par le gouvernement et plupart des groupes armés.

Un leader ethnique birman attend l\'ouverture de la conférence pour l\'union et la paix à Naypyidaw, le 31 août 2016.
Un leader ethnique birman attend l'ouverture de la conférence pour l'union et la paix à Naypyidaw, le 31 août 2016. (Soe Zeya Tun / Reuters)


Tous les groupes ethniques prennent-ils part à la conférence? Sait-on en quoi consiste le projet, de quels pouvoirs ces nouveaux Etats vont-ils disposer? 
Pour le moment, cette conférence est semblable à une grand messe: environ 2000 personnes vont défiler pendant cinq jours pour prendre part aux discussions. Les huit groupes armés (sur 21 recensés) ayant ratifié le cessez-le-feu de 2015 ont accepté le rendez-vous (ils sont finalement 17 à prendre part à la conférence, NDLR). On peut cependant déplorer l'absence de plusieurs groupes shans, refroidis par les récents heurts avec l'armée dans leurs régions respectives. Des groupes du Kokang, du Ta'ang et de l'Arkaran (voir carte ci-dessus) ont refusé de prendre part aux débats, car l'armée leur imposait de rendre les armes.

Un groupe rebelle faisant partie de l\'Armée de l\'alliance démocratique du Kokang, en mars 2015.
Un groupe rebelle faisant partie de l'Armée de l'alliance démocratique du Kokang, en mars 2015. (Stringer China / Reuters)


La conférence peut être considérée comme la première pierre d'un édifice nouveau. Chaque parti en présence, Etat comme groupes armés, vont simplement faire acte de présence pour montrer leur volonté commune de réorganiser la nation. Les minorités auront-elles le droit d'intégrer l'armée birmane? Seront-elles consultées sur les projets de barrages et de centrales construites sur leurs territoires? Aucun modèle fédéral n'est étudié pour l'instant. Le vrai travail commencera à l'issue de ces cinq jours de débats.

Le pays reste un pays pauvre comparé à ses voisins de l'Asie du Sud-Est et son développement, permis notamment pour d'éventuels investisseurs étrangers, ne peut s'enclencher que si l'on engage un processus de paix. Aung San Suu Kyi a d'ores et déjà annoncé sa venue à la 71e assemblée nationale de l'ONU à la mi-septembre, où elle prononcera un discours faisant état de cette transition démocratique et pacifique.

NDLR: Les Rohingyas, minorité musulmane de Birmanie, ne disposent pas de réprésentants à la conférence de la paix. Malgré leur importance démographique (un million d'individus), ils ne sont pas reconnus officiellement par le pouvoir comme l'un des 135 groupes ethniques de Birmanie. Naypyidaw considère les Royingyas, installés surtout dans l'État Arakan, comme des immigrés illégaux venant du Bengladesh voisin. Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a appelé le gouvernement birman à une régularisation de cette communauté ostracisée.