Colombie : trois questions pour comprendre le "non" à l'accord de paix avec les Farc

Les Colombiens ont rejeté, dimanche lors d'un référendum, l'accord de paix avec ce groupe armé qui a mené une guérilla sanglante pendant plus de cinquante ans. Franceinfo décrypte les conséquences de ce scrutin.

Des partisans du \"non\" à l\'accord de paix entre la Colombie et les Farc célèbrent la victoire, le 2 octobre 2016, à Bogota (Colombie).
Des partisans du "non" à l'accord de paix entre la Colombie et les Farc célèbrent la victoire, le 2 octobre 2016, à Bogota (Colombie). (MARIO TAMA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Le rejet surprise, dimanche 2 octobre, par les Colombiens de l'accord de paix conclu par le gouvernement avec la guérilla des Farc plonge la Colombie dans l'incertitude. Visant à clore cinquante deux ans de conflit, ce texte a été rejeté par 50,21% des votants contre 49,78% pour le "Oui", auparavant donné gagnant dans la plupart des sondages. Et la participation n'a été que de 37,28%.

Franceinfo revient sur ce scrutin et ses conséquences en trois questions.

Sur quoi portait précisément le référendum ?

Au fil des décennies, ce conflit complexe a impliqué guérillas d'extrême gauche, paramilitaires d'extrême droite et forces de l'ordre, faisant plus de 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés. Près de 34,9 millions d'électeurs étaient appelés, dimanche, à répondre à la question : "Soutenez-vous l'accord final d'achèvement du conflit et de construction d'une paix stable et durable ?", titre du document de 297 pages issu de presque quatre années de pourparlers, sous la houlette de Cuba et de la Norvège, accompagnés par le Venezuela et le Chili.

Juan Manuel Santos et le chef de guerre Timoleon Jiménez, ou "Timochenko", ont signé le 26 septembre un accord de paix inédit, qui prévoit notamment la conversion de la guérilla en mouvement politique légal. Le texte prévoit également une aide financière de l’Etat à la réinsertion des guérilleros. En échange, les Farc acceptent de déposer les armes à l'ONU, qui a déjà supervisé la destruction de 620 kg d'explosifs. Les guérilleros pourront être jugés, mais ils encourent un maximum de huit ans de prison, y compris pour les crimes les plus graves.

Mais pour entrer en vigueur, ce texte de 297 pages devait être approuvé par les électeurs, une consultation non obligatoire, mais voulue par le président pour donner une "plus large légitimité" à la paix.

Voir la vidéo
FRANCEINFO

Pourquoi le "non" l'a-t-il emporté ?

Le résultat met en évidence une Colombie divisée quant à la façon de mettre un terme à la confrontation.

• Un accord jugé laxiste. Les opposants à l'accord avaient fait campagne en dénonçant notamment le "laxisme" des sanctions prévues contre les auteurs des crimes graves, la participation des guérilleros démobilisés à la vie politique, et les aides à la réinsertion des combattants dans la vie civile. Or, les Colombiens n'ont pas tourné la page. "En Colombie, chaque famille a perdu un proche ou connait quelqu’un qui est mort ou a été enlevé", analyse Christophe Ventura, chercheur spécialiste de l’Amérique latine à l’Iris, interrogé par Arte

Voir la vidéo

• Une division entre villes et campagnes. "Le monde rural, qui vit le conflit armé, a parié sur la paix. Le monde urbain, qui a dit non, n'a pas été solidaire. Parce qu'il n'a pas vécu le conflit, n'a pas vu de combats, de bombardements (...) et ne voit donc pas la nécessité" de l'accord, explique à l'AFP Ariel Avila, analyste de la fondation Paix et Réconciliation.

• La défiance envers le président Santos. Le résultat "peut être vu comme un triomphe d'Alvaro Uribe", l'ancien président colombien, explique aussi à l'AFP la politologue Arlene Tickner, de l'Université du Rosario. Et donc un camouflet au président Juan Manuel Santos, élu sur la promesse de mettre fin au conflit, sans mener d'autres grandes réformes pour le pays.

Quelles seront les conséquences de ce "non" ?

Timochenko, a annoncé lundi que la guérilla comptait bien maintenir son cessez-le-feu "définitif". "Nous réaffirmons devant la Colombie et le monde que les fronts guérilleros (des Farc) maintiendront le cessez-le-feu bilatéral et définitif afin de soulager les victimes du conflit et respecter l'accord avec le gouvernement", a-t-il déclaré. Pourtant, le pays est loin d'être sorti de la crise.

• L'incertitude. Le rejet de l'accord plonge la Colombie dans l'incertitude, même si la paix semble rester d'actualité. "Nous sommes dans des limbes juridiques et les alternatives ne sont pas simples, ni claires", selon Ariel Avila. L'analyste envisage quatre voies éventuelles : "Renégocier, convoquer une Assemblée constituante - ce qui serait un saut dans le vide -, un grand pacte national pour approuver la même chose avec de petits changements (...), ou que le Parlement repêche cela, même si les citoyens ont dit 'non'." Le dialogue devrait en tout cas se poursuivre, au vu de la volonté de chaque partie de trouver une paix durable.

• La possibilité de "rectifier" le texte. Timoleon Jiménez s'est dit prêt à "rectifier" l'accord de paix noué avec le gouvernement. "Nous sommes en train d'analyser dans le calme les résultats pour continuer, car cela ne signifie pas que la bataille pour la paix a été perdue", a assuré le chef de guerre. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie "prépareront des initiatives" pour mener "de l'avant ce processus", malgré la victoire du "Non".

• Sûrement pas de prix Nobel de la paix. Le rejet de l'accord a annihilé les chances des anciens belligérants de remporter le prix, qui sera décerné, vendredi, à Oslo. Juan Manuel Santos et Timochenko, faisaient pourtant jusqu'à présent figure de très sérieux prétendants à la prestigieuse récompense.