Mort de Robert Mugabe : quand le sauveur d'un peuple devient son tyran

L'ancien président du Zimbabwe laisse derrière lui un pays divisé et appauvri. 

Robert Mugabe, le 8 juin 2000.
Robert Mugabe, le 8 juin 2000. (ODD ANDERSEN / AFP)

Mugabe du "héros au zéro". Le jugement sans appel émane de Dube, un contributeur de Newzimbabwe.com. "Qu’est ce qui a mal tourné, grand leader ?" s’interroge un autre. Cette descente aux enfers lors du règne de "l’icône de la libération d’un peuple", selon les termes de l’actuel président Emmerson Mnangagwa, est un sentiment très partagé dans le pays. Le site Zimbabwe situation.com annonce ainsi la mort le 6 septembre 2019 de l’ancien président : "Un héros du combat pour l’indépendance de l'Afrique, dont le long règne s’est achevé par la tyrannie, la corruption et l’incompétence." Chacun s’accorde à dire que la mort de Mugabe marque la fin d’une époque dans l’histoire de l’ancienne colonie britannique.

Le combat pour l’indépendance

Enfant, Robert Mugabe suit les cours des missionnaires catholiques, devient enseignant au Ghana, puis en 1960 rentre en Rhodésie, l’ancien nom du Zimbabwe, pour y combattre le pouvoir de la minorité blanche, tout aussi raciste que chez son voisin sud-africain. Emprisonné pendant 10 ans, Robert Mugabe s’enfuit et rejoint le Mozambique. Il devient un des leaders de la guérilla contre le régime de Ian Smith.

Mais c’est par les urnes que Mugabe accède au pouvoir. Il remporte la première élection multiraciale du pays en 1980. Homme politique brillant, il incarne alors l'Afrique indépendante. Populaire jusqu’en Occident, il inclut la minorité blanche dans son gouvernement. C’est l’âge d’or du tout jeune Zimbabwe. Le pays s’enrichit durant une décennie de croissance. L'éducation progresse. La méthode Mugabe devient un modèle pour l’Afrique.

Sept ans plus tard, premier virage autoritaire. Il devient le premier président exécutif du pays, à la tête d’un régime de quasi parti unique. L’opinion internationale est aveugle devant les abus et les attaques sur les droits de l'Homme. Il massacre les dissidents comme dans le Matabeleland dans les années 80. Au moins 20 000 morts pour écraser l’opposition de son rival Joshua Nkomo

La chute

Mais en 2000, sa réforme agraire tourne au désastre. 4000 fermiers blancs quittent le pays, dans la violence. Et la redistribution des terres profite surtout aux amis politiques de Mugabe, qui ne sont pas des agriculteurs. Sans formation ni connaissance agricoles, ni capital pour investir, les rendements s’écroulent. Ancien grenier à blé de l’Afrique, le Zimbabwe traverse une période de famine. Impensable auparavant, le Zimbabwe doit alors compter sur l’aide alimentaire étrangère pour survivre. Une catastrophe économique dont le pays ne se remet toujours pas, 20 ans après.

Mugabe bascule alors peu à peu dans la paranoïa, notamment vis-à-vis des opposants, des médias et des Occidentaux. Les élections sont truquées et provoquent un déchaînement de violence. En 2008, les heurts entraînent la mort de plus de 200 personnes, mais le rival de Mugabe, Morgan Tsvangirai, est écarté.

Dérive du pouvoir

Jusqu’en novembre 2017, où il est contraint de quitter le pouvoir, Mugabe devient alors une caricature d’autocrate. La présence à ses côtés de Grace, sa femme de 41 ans sa cadette, ajoute à la dérive du pouvoir. Celle qu’on surnomme Gucci Grace pour son goût du shopping semble vouloir lui succéder à la tête du pays. Elle échouera. Emmerson Mnangagwa fera tomber avant Comrad Bob. Héros africain ? Despote sanguinaire ? "Sa contribution à l’histoire de la nation et du continent ne s’effacera jamais", écrit aujourd'hui le président Mnangagwa sur les réseaux sociaux.