Second tour de la présidentielle en Tunisie : deux candidats du dégagisme moins opposés qu'il n'y paraît

Deux candidats issus de la société civile s'affrontent le 13 octobre 2019 : Kaïs Saïed et Nabil Karoui. Selon des sondages officieux, le premier l'emporterait avec plus de 60% des voix. L'analyse de l'ONG Al-Bawsala.

Kaïs Saïed, professeur de droit, est parfois surnommé \"Robespierre\". Certains sondages le donnent vainqueur au 2e tour de la présidentielle en Tunisie.
Kaïs Saïed, professeur de droit, est parfois surnommé "Robespierre". Certains sondages le donnent vainqueur au 2e tour de la présidentielle en Tunisie. (REUTERS - MUHAMMAD HAMED / X02365)

Le 13 octobre 2019, les Tunisiens doivent choisir leur président entre le professeur de droit Kaïs Saïed et le patron de Nessma TV Nabil Karoui, tout juste libéré de prison. En apparence, les deux hommes sont antinomiques. Mais comme l'a expliqué à franceinfo Afrique la directrice de l'ONG Al Bawsala, Nesrine Jelalia, ils sont aussi très complémentaires. 

Dans le brouillard politique qui règne en Tunisie, on manque de repères, c'est le moins qu'on puisse dire ! De ce point de vue, Al Bawsala, qui signifie la boussole en arabe, fournit des analyses très fouillées et très pertinentes. A l'origine, l'association est une organisation des droits de l'Homme qui travaille dans de nombreux domaines : transparence dans la vie publique, accès à l'information, libertés individuelles et collectives, violences faites aux femmes... Pour balayer tous ces secteurs, elle compte 27 salariés. Elle est particulièrement active pendant cette période électorale très spéciale. "Je suis là depuis 6h du matin", raconte à 18h, en ce 11 octobre, Nesrine Jelalia, qui a l'air effectivement épuisée. 

Un "cadre légal hérité de la dictature"

"Depuis la révolution, on a assisté à la mise en place de la Constitution, qui a fixé un cadre en matière de droits et de libertés, d'équité fiscale, de redistribution des richesses, notamment entre régions, et de justice transitionnelle. Tout cela a créé une attente dans la population", observe la directrice d'Al Bawsala. Pour autant, peu de choses ont été faites. "Ainsi, des lois contre la corruption ont été votées. Mais il n'y a pas eu de décrets !" Bilan, le pays a conservé le cadre légal hérité d'une dictature très implantée. Et en l'absence d'une Cour constitutionnelle, rien ne peut être revisité. Car l'instance provisoire qui la remplace, ne peut pas s'autosaisir, ni être saisie.

L'instabilité gouvernementale a renforcé ce vide juridique et ces blocages : "Depuis 2011, neuf gouvernements se sont succédé en faisant miroiter des réformes" qu'ils n'ont pas menées à leur terme. Certaines réformes ont cependant été votées. "Sans grande conviction. C'est par exemple le cas de la loi organique du budget ou celle sur les lanceurs d'alerte. En l'occurrence, elles ont été mises en place en raison des financements de l'UE et du FMI. Notre Etat se montre ainsi un Etat rentier", souligne Nesrine Jelalia.

Dans sa lutte contre la corruption, le pouvoir peut se montrer très opportuniste. C'est le cas par exemple pour Nabil Karoui, affirme la directrice d'Al Bawsala. "L'ONG I Watch a monté tout le dossier en 2016 et l'a donné au parquet financier. Ce n'est qu'en août 2019 qu'il a été arrêté."

Un pays écrasé par la dette

Pendant ce temps, la Tunisie, très endettée, "s'est vue imposer l'austérité financière par le FMI. Aujourd'hui, on a atteint le plafond de recouvrement. Et on voit les services publics s'effriter" pendant que la situation sociale régresse. "Par exemple, la mortalité maternelle est très élevée, selon le responsable du programme national de la santé maternelle et infantile. Pourtant, la Tunisie forme des sages-femmes en Afrique sub-saharienne. Aujourd'hui, on nous impose de faire des économies partout. Résultat, ce sont les services publics de première ligne qui sont touchés."

Pour autant, il y quand même de l'argent en Tunisie. "Il y a des mouvements d'évasion fiscale pendant que de très belles voitures roulent dans les rues de Tunis. Tout cela, les gens le voient ! Comme ils voient la cacophonie des partis, leurs querelles." D'où la tentation du dégagisme, la volonté de dégager tout le système en votant pour des candidats différents comme Kaïs Saïed ou Nabil Karoui.

Nesrine Jelalia, directrice de l\'ONG Al Bawsala, le 11 octobre 2019 à Tunis.
Nesrine Jelalia, directrice de l'ONG Al Bawsala, le 11 octobre 2019 à Tunis. (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)

"Réponses complémentaires"

En apparence, tout oppose les deux hommes. "Mais ils apportent des réponses complémentaires" pour se substituer "à un Etat qui n'a fait que faillir ces dernières années et où les inégalités n'ont pas cessé de se creuser", observe  Nesrine Jelalia

"L'un, Nabil Karoui, se substitue à l'Etat avec ses distributions de nourriture", l'installation d'hôpitaux de campagne dans des régions défavorisées. Le tout filmé par les caméras de Nessma TV... "Il apporte des aides immédiates, fait de la redistribution. Mais sans repenser le système".

De son côté, "Kaïs Saïed refuse le nivellement par le bas, il s'oppose à la manière dont les institutions fonctionnent actuellement. Il veut tout raser et reconstruire. Il a compris qu'il faut un nettoyage de fond et il refuse l'impunité. Il est légaliste et rigide". Moralité, certains lui donnent parfois le surnom de "Robespierre". Robespierre l'incorruptible, mais celui qui fut aussi l'un des principaux responsables de la Terreur sous la Révolution française...

Et maintenant ?

Que risque-t-il de se passer une fois que l'un de ces deux hommes accédera au pouvoir ? "On ne sait pas. Nous avons des craintes!", répond la directrice d'Al Baswala. "Nabil Karoui a des méthodes mafieuses d'intimidation. Il nous a d'ailleurs menacés directement", affirme-t-elle en reprochant au candidat l'utilisation intensive de Nessma TV pour les besoins de sa campagne. Une chaîne dont elle dénonce le "pouvoir formidable"

"Quant à Kaïs Saïed, il n'est pas catégorisable. Lui-même dit qu'il veut raisonner autrement que la gauche et la droite. Par exemple, il se prononce pour le droit d'accès à l'eau. Mais en matière de libertés et de droits individuels, il est opposé à l'égalité dans l'héritage entre hommes et femmes, à l'homosexualité tout en étant pro-peine de mort". 

Ce candidat est donc très conservateur. "Oui", répond Nesrine Jelalia, "mais pas plus que l'extrême majorité de la population tunisienne. (...) Je pense que dans ce pays, les gens sont plus prêts à accorder des droits aux LGBT qu'à accepter l'égalité dans l'héritage. Les hommes auraient du mal à l'admettre pour de toutes bêtes raisons financières !"