Egalité homme-femme, libertés individuelles: vers une révolution en Tunisie?

Une manifestation a réuni, le 10 mars 2018 à Tunis, plus d’un millier de personnes, en majorité des femmes, pour demander l’égalité des sexes en matière d’héritage. Actuellement, les hommes reçoivent le double de ce que reçoivent leurs compagnes. Le pouvoir tunisien semble décidé à faire avancer les choses. En juin, pourrait être proposé un nouveau code des libertés, très progressiste.


En 2016, un député, Mehdi Ben Gharbia (aujourd’hui ministre des Droits de l’Homme), avait déposé un projet de loi sur l’égalité hommes-femmes en matière d’héritage. Un texte impliquant de modifier le code successoral pour que les hommes n'héritent plus systématiquement du double de ce qui est légué aux femmes. Laquelle mesure est fondée sur le droit islamique inscrit dans la tradition.

Sa proposition avait soulevé des passions très vives. Le président d’une association de rassemblement des imams, Mohamed Entati, avait ainsi estimé que le texte allait ouvrir «la porte de l’enfer». L’initiative du parlementaire avait fait long feu.

Mais la société tunisienne évolue. «On ne peut pas édifier une démocratie au moment où la gent féminine, qui représente plus de 50% de la population, subit l’évolution de la non-concrétisation de l’égalité», commente joliment le quotidien francophone La Presse.

La marche du 10 mars s’est déroulée sans incident, «à l’exception des réactions indignées de certains passants, invoquant la religion pour marquer leur refus de l’égalité successorale», rapporte RFI. «Le bon Dieu ne peut aimer que l’équité entre les êtres humains», a rétorqué une manifestante, citée par Le Monde.

Pour autant, la question de l’héritage, très passionnelle, reste taboue en Tunisie et dans le monde arabe. Dans le même temps, il est difficile de savoir ce qu’en pense l’opinion tunisienne. «Plusieurs sondages laissent entendre qu'une majorité de Tunisiens sont opposés à l'égalité en matière d'héritage», croit savoir l’AFP. Mais d’autres affirment le contraire, comme une enquête, publiée en 2016, affirmant que «selon 58% des Tunisiens», «l’inégalité dans l’héritage (…) est une injustice».

Le simple fait qu’aujourd’hui, le débat batte son plein, c'est déjà une victoire, pense Mounia Ben Jemiaa, présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates. Pour elle, cela signifie que la discussion publique échappe au  «sacré». C’est-à-dire de la question religieuse.


«Contraire aux enseignements de l’islam»
En août 2017, le président Béji Caïd Essebsi avait lui-même relancé les polémiques. Il avait alors jugé que la Tunisie se dirigeait inexorablement vers l'égalité «dans tous les domaines». Ajoutant: «Toute la question réside dans l’héritage.» Il avait alors décidé la création d’une commission chargée d’élaborer un nouveau code des libertés individuelles et de l’égalité. Commission dirigée par l’avocate féministe Bochra Belhaj Hmida, parlementaire du Nidaa Tounès, le parti du président.
 
Le débat s’est alors élargi à l’interdiction faite à une Tunisienne musulmane de convoler avec un non-musulman. Et ce en vertu d’une circulaire de 1973. Une circulaire que le président Essebsi a finalement abrogée en septembre 2017. Preuve qu’il semble décidé à avancer.

Les religieux sont vent debout contre ces mesures. «L'héritage en islam est clairement expliqué dans le Coran» et «ne peut être ni modifié ni interprété», a affirmé un ancien ministre des Affaires religieuses, Noureddine Khadmi. Ceux qui sont opposés à l’égalité se sont sentis renforcés par la prise de position de la mosquée al-Azhar (en Egypte): pour la plus haute instance de l’islam sunnite, la position du dirigeant tunisien est «contraire aux enseignements» de la religion musulmane.    

De son côté, le parti islamiste Ennahda, membre de la coalition gouvernementale, semble divisé. L’une de ses députées, Monia Brahim, interviewée par France 24, a dénoncé une initiative «dangereuse et étonnante». Mais le président du bureau politique, Noureddine Arbaoui, a estimé qu’Ennahda ne voit pas d’objection à soulever la question de l’égalité successorale tant qu’elle ne s’oppose pas à la Constitution et aux principes de l’Islam.

Même Bourguiba…
Pour le pouvoir, la question est donc tout sauf facile. Bourguiba, le «père» de l’indépendance, avait imposé le Code du statut personnel, très novateur dans le monde arabe, qui avait notamment interdit la polygamie et introduit le divorce. Mais il n’avait pas abordé la question de l’héritage. «La question de l’égalité successorale demeure la plus difficile parce qu’on essaie de toucher à ce sujet tabou depuis une soixantaine d’années», commente Bochra Belhaj Hmida dans un entretien à La Presse.


C’est dire l’enjeu du débat qui se déroule en ce moment. D’autant que la question de l’héritage n’est pas la seule sur la sellette. La commission est chargée de balayer la question des libertés individuelles dans son ensemble. Elle pourrait ainsi aborder les thèmes des «inégalités de genre en matière de garde d’enfants ou de droits des époux étrangers», croit savoir Le Monde. Et même la question de la dépénalisation de l’homosexualité, thème sensible en Tunisie s’il en est, ajoute le journal.

Au départ, la commission devait rendre son rapport en février. La remise de la copie a été repoussée à juin pour éviter un télescopage avec les élections municipales, prévues le 6 mai. Pour autant, le contexte politique est sans doute favorable pour des avancées. «Désireux de polir leur image, notamment sur la scène internationale, les dirigeants d’Ennahda affichent une ouverture d’esprit nouvelle», signale Le Monde. Le pouvoir tunisien marche sur des œufs et doit éviter de choquer un pays globalement conservateur. Sept ans après sa révolution, la «petite» Tunisie va-t-elle à nouveau surprendre le monde entier?