Egalité des sexes en Tunisie:le président Essebsi veut révolutionner la société

Les filles vont-elles hériter au même titre que leurs frères en Tunisie? Et surtout, faire en sorte que ce partage équitable entre filles et fils soit la règle par défaut. C'est le sens du projet de loi initié par le président Tunisien Béji Caïd Essebsi. Un projet de loi qui va plus loin que n'importe quelle mesure prise jusque-là.

Tunis (Tunisie), le 13 août 2018. Manifestation pour soutenir le projet de loi en faveur de l\'égalité des sexes.
Tunis (Tunisie), le 13 août 2018. Manifestation pour soutenir le projet de loi en faveur de l'égalité des sexes. (CHEDLY BEN IBRAHIM / NURPHOTO)

«Je propose de faire de l'égalité dans l'héritage une loi», a déclaré le président tunisien Béji Caïd Essebsi, le 13 août 2018, dans un discours télévisé à l'occasion de la Journée de la femme tunisienne. Une révolution. Cette mesure, touchant un principe inspiré du Coran et appliqué dans de nombreux pays arabes, est l'une des plus débattues parmi une série de réformes sociétales proposées par la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe). Une commission que le chef de l'Etat avait créée il y a un an dans le but de traduire dans la loi l'égalité homme-femme consacrée par la Constitution de 2014.

Des prémices
Déjà en 2016, un député avait soulevé le problème des femmes héritant deux fois moins que leurs frères, et tenté de s'élever contre.

Les réactions avaient été vives, le président de l’association du rassemblement des imams, Mohamed Hentati, n'avait pas hésité à prophétiser l'ouverture «de la porte de l'Enfer».

En mars 2018, une manifestation avait repris la revendication de l'égalité dans l'héritage et voulait alerter sur le statut plus général de la femme tunisienne. En juin 2018, 
la Colibe publiait son rapport et ses propositions.

Les «contre»
Religieux et conservateurs voient dans le projet du président Essebsi une façon de remettre en question les fondements religieux qui sont à l'origine de ces lois.

Jusque-là, disent-ils, les femmes n'étaient pas en droit de posséder et d'exploiter des terres. Quand tout se passe bien dans une famille, personne ne comprend pourquoi il faudrait remettre en cause cette harmonie pour une égalité qui n'a jamais existé. En cas de nécessité, les frères étaient chargés de pourvoir aux besoins de leur(s) soeur(s). Beaucoup de femmes se refusent à revendiquer quoi que ce soit, au nom d'un modernisme qui n'a pas sa place dans les campagnes. Et le fait est que, quand cela fonctionne, rien ne justifie cette remise en cause. En revanche, quand les frères n'assurent plus leur devoir, la situation des soeurs devient peu enviable et intenable.

Les «pour»
Les associations de la société civile militent pour ce partage égalitaire, mais plaident sur une évolution préalable des mentalités. On ne fait pas évoluer les habitudes, d'autant moins si les femmes ne suivent pas. Il est difficile de revendiquer un changement au nom de personnes qui n'en veulent pas particulièrement. Le projet de loi arrive le jour du 62e anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel, «jour de la Fête de la femme», jour férié en Tunisie. Déjà à l'époque, le Code du statut personnel faisait la part belle aux femmes, et était très novateur en matière de droits des femmes dans un pays arabe.

«Nous donnons de l'espoir à toutes les femmes dans le monde arabe», s'est réjoui de son côté Bochra Belhaj Hmida, la présidente de la Colibe. Celle-ci a fait de cette égalité une de ses propositions-phares pour moderniser la société tunisienne. Le projet de loi prévoit néanmoins de laisser la possibilité au testateur «soit d'appliquer la Constitution soit de choisir la liberté». Yosra Frawes, avocate et présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates, a regretté que le président ne soit «pas allé jusqu'au bout», en rendant l'égalité obligatoire.

Tunis, le 13 août 2018. Manifestant arborant les drapeaux tunisien et arc-en-ciel (LGBT) lors d\'une manifestation de soutien au projet de loi du président Essebsi.
Tunis, le 13 août 2018. Manifestant arborant les drapeaux tunisien et arc-en-ciel (LGBT) lors d'une manifestation de soutien au projet de loi du président Essebsi. (CHEDLY BEN IBRAHIM / NURPHOTO)

Dépénalisation de l'homosexualité et abolition de la peine de mort
Le projet de loi ne vise pas qu'à revoir l'héritage des femmes. Il propose aussi la dépénalisation de l'homosexualité et l'abolition tant de la peine de mort, que du délai de viduité imposé aux divorcées ou veuves. Autant de grandes questions sociétales, propres à la controverse, réunis sous une même bannière.

Le 12 août 2018, près de 5000 personnes ont manifesté à l'appel de la Coordination nationale pour défendre le Coran et la Constitution, un collectif réunissant universitaires, dignitaires religieux et personnalités pro-islamistes. Ils s'opposaient vigoureusement au projet du président Essebsi au cri de «Avec notre sang, nous défendrons l'islam.

Le 13 août 2018, c'est avenue Bourguiba à Tunis que les personnes favorables à ce projet de loi se sont réunies pour manifester.

Les militantes féministes appellent à la validation de cette loi.

Les calculs du président Essebsi
L'annonce survient alors que le parti au pouvoir, Nidaa Tounès, fondé par Béji Caïd Essebsi en 2012, est profondément secoué par une lutte de pouvoir au sein de sa direction à l'approche des scrutins législatif et présidentiel prévus en 2019. Lors de ces élections, Nidaa Tounès espère renforcer ses positions face au parti d'inspiration islamiste Ennahdha, aujourd'hui principale formation au Parlement. Le président a appelé les élus d'Ennahdha à voter ce texte, qui doit être présenté aux députés dès la fin des vacances parlementaires, selon lui.

Si les associations islamistes et traditionnalistes sont très rapidement montées au créneau, les islamistes d'Ennahda n'ont pour l'instant pas pris position.
 
« Le président semble craindre ses partenaires d’Ennahdha. Il s’adresse autant à eux qu’aux femmes ou aux forces progressistes dans son discours», déplore Jilani Hammami, cadre du Front populaire, coalition d’extrême-gauche.