Nigeria : entre le président Muhammadu Buhari et Twitter, un bras de fer en trois actes

La guerre du Biafra, évoquée dans le tweet du président nigérian Muhammadu Buhari qui a été supprimé par le réseau social, ravive de douloureux souvenirs chez les Igbos.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Ogechi Egemonu, entrepreneure basée à Lagos, ouvre le 10 juin 2021 l'application Twitter sur son portable. Le réseau social est suspendu au Nigeria. (SEUN SANNI / REUTERS)

De nombreuses manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes du Nigeria le 12 juin 2021, journée dédiée à la célébration de la démocratie (Democracy Day), pour protester contre les atteintes à la bonne gouvernance et aux libertés individuelles du régime du président Muhammadu Buhari. Ces protestations ont été l’occasion de dénoncer l’une des dernières en date : le blocage de Twitter au Nigeria. Depuis le 4 juin, le réseau social est suspendu "indéfiniment". La mesure a été condamnée par plusieurs organisations de défense des droits humains et la communauté internationale.

1Twitter censure le président Buhari

A l’origine de la décision des autorités nigérianes, la suppression d’un tweet du chef de l'Etat nigérian faisant référence à la guerre civile du Biafra. Posté le 1er juin 2021, il faisait partie d'un "Thread" (fil) reprenant l'intervention du président lors d'une réunion au State House (palais présidentiel), à Abuja, avec les responsables de la commission électorale. Le propos suggérait l'usage de la violence contre les responsables des attaques d'infrastructures publiques – entre autres les bureaux de la commission électorale  dans le sud-ouest du pays. Les autorités accusent un groupe armé lié au Peuple indigène du Biafra (IPOB), un mouvement sécessionniste pro-Biafra, qui a nié toute implication dans ces attaques.

Une capture d'écran du tweet du président nigérian, Muhammadu Buhari, supprimé par Twitter.  (CAPTURE D'ECRAN - GLOBAL VOICES)

(Beaucoup de ceux qui se comportent mal aujourd'hui sont trop jeunes pour être conscients des destructions et des pertes de vies pendant la guerre civile nigériane. Ceux d'entre nous qui sont restés 30 mois dans les champs, qui ont vécu la guerre, les traiteront dans le langage qu'ils comprennent.)

Cette région du sud-ouest est celle des Igbos – l’un des principaux groupes ethniques du pays avec les Yorubas et les Haoussas , largement décimés par le conflit biafrais qui a fait au moins un million de morts. La guerre civile a opposé les Igbos au gouvernement fédéral il y a plus de cinquante ans. Le 30 mai 1967, des généraux igbos proclamaient l’indépendance de la province du Biafra (sud-est du Nigeria) dont la capitale proclamée est la ville d’Enugu. Ce sera le début d’une guerre civile qui s’achèvera le 15 janvier 1970 par une reddition. 

Capture d'écran du compte Twitter du président nigérian Muhammadu Bukari, effectuée le 4 juin 2021, où l'on voit la trace du tweet supprimé par le réseau social.  (CAPTURE D'ECRAN)

Après l'ancien président américain Donald Trump, qui a d'ailleurs félicité le pouvoir nigérian pour sa décision de bloquer Twitter, le président Muhammadu Buhari est le deuxième chef d’Etat dont les propos sont censurés par le réseau social. La suppression, pour avoir "enfreint" les règles du réseau social, a été accompagnée d'une suspension de 12h. La mesure est le résultat d'un signalement d'internautes nigérians choqués par la teneur de la déclaration du dirigeant, indique à franceinfo Afrique le journaliste nigérian Nwachukwu Egbunike, éditeur du média citoyen Global Voices pour l’Afrique subsaharienne. Il rappelle la charge socio-politique que porte la guerre du Biafra. 

"Certains auteurs, en particulier ceux qui sont Igbos, ont qualifié les atrocités commises pendant cette guerre de génocide." A l'instar du célèbre écrivain Nigérian Chinua Achebe dans There Was a Country : A Personal History of Biafra (2012) ou de sa toute aussi renommée compatriote Chimamanda Ngozi Adichie qui s'est inspirée du conflit pour écrire Half of a Yellow Sun (L'autre moitié du soleil, 2007), livre qui a été adapté au cinéma. 

"Au Nigeria, ce conflit ne s’enseigne pas sur les bancs de l’école, affirme Nwachukwu Egbunike. La conversation sur la guerre civile n'a jamais eu lieu. Il n'y a pas eu de reconnaissance publique des crimes commis par le gouvernement fédéral. Par conséquent, c'est un sujet très sensible dans le pays. D'autant plus quand il est évoqué, en 2021, par un président perçu par l'opinion publique comme le plus hégémonique de notre histoire récente.Tous ces éléments ont fait réagir les Nigérians qui ont signalé le tweet comme étant un contenu haineux. Ils ont également lancé un hashtag, #IAmIgboToo, en soutien à la communauté igbo."

2Les autorités nigérianes suspendent Twitter

"Cette suspension n’est pas si surprenante", estime Nwachukwu Egbunike. Ce dernier souligne que les autorités nigérianes s'emploient à limiter la circulation de l'information au sein de la société civile. Twitter et plus généralement les réseaux sociaux sont devenus, selon lui, le siège "d’un parti d’opposition non officiel" parce que "les partis d’opposition sont affaiblis"  ou "pire encore" parce que "ceux qui militaient au sein de la société civile travaillent désormais pour le gouvernement". Les jeunes se sont emparés de Twitter pour déployer un militantisme en ligne, comme dans le cadre du mouvement #EndSARS lancé pour dénoncer les violences policières. Le président Buhari a d'ailleurs accusé la jeunesse de vouloir le renverser à travers ce mouvement. Pour Nwachukwu Egbunike, son pays "caracole en tête quand il 'agit de provoquer le débat politique sur Twitter, du moins sur le continent africain" .

Sur les quelque 210 millions d'habitants que compte le Nigeria, 40 millions utilisent le réseau social qui est celui plébiscité par les jeunes. Un succès que semble renforcer  la censure."Ceux qui n'étaient pas sur Twitter ou tweetaient moins sont davantage actifs sur le réseau social grâce aux VPN (Réseau privé virtuel)" et d'autres techniques qui permettent de contourner le blocage actuel, assure Nwachukwu Egbunike. Quand bien même les contrevenants à l'interdiction d'utiliser le média social sont menacés de poursuites judiciaires. "Aucune loi ne le permet, y compris au Nigeria", note au passage l'éditeur de Global Voices pour l'Afrique subsaharienne. 

Le gouvernement a toutefois ordonné aux médias audiovisuels de supprimer leurs comptes par patriotisme. Les entreprises du secteur souffrent déjà du blocage d'un médium devenu une importante plateforme de diffusion pour eux. "Nous dépendons largement du trafic que nous ramènent nos tweets pour faire connaître notre chaîne Youtube et la chaîne sur bouquet satellite (...) Nous avons perdu déjà 40% de spectateurs en cinq jours", a déclaré récemment à l'AFP  Oladayo Martins, responsable du développement web de la chaîne News Central. L'impact économique est réelAu 5 juin, Internet Sans Frontières estimait que le blocage de Twitter avait déjà coûté "près de 7 millions de dollars" au Nigeria. 

3Silence, ils négocient ! 

Les autorités nigérianes ont entamé des négociations avec le réseau social et elles conditionnent le rétablissement de Twitter à son enregistrement "comme une entreprise au Nigeria", a indiqué le ministre de l'Information, Lai Raufu Mohammed, à l'AFP le 9 juin 2021. "Il doit obtenir une licence auprès de la commission de diffusion et doit empêcher que sa plateforme ne soit utilisée par ceux qui promeuvent des actes hostiles à l'existence même du Nigeria", a précisé le responsable politique. Lai Raufu Mohammed a reproché au réseau social d'avoir un agenda "très suspect" au Nigeria. Il  l'a également accusé d'avoir financé le mouvement #EndSARS au Nigeria. Jack Dorsey, le patron de Twitter, a lui de nouveau affiché son soutien aux Nigérians le 12 juin en tweetant le drapeau du pays.  

Récemment, Muhammadu Buhari s'est contenté de sourire quand il a été interrogé sur la fin de la suspension de Twitter au Nigeria lors d'un entretien accordé le 10 juin à la chaîne de télévision nigériane Arise TV, rapporte l'AFP. Le président nigérian a répondu "qu'il gardait la réponse pour lui-même".

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