Ethiopie : Jawar Mohammed, le principal opposant d'Abiy Ahmed, est accusé de terrorisme

C'est un peu la chronique d'un espoir déçu. S'il est encore peu connu à l'international, dans son pays, Jawar Mohammed cristallise la déception que provoque le Premier ministre et Nobel de la paix Abiy Ahmed.

Le 23 octobre 2019, Jawar Mohammed retrouve ses partisans à Addis Abeba après avoir accusé la police d\'avoir orchestré un attentat contre lui. Dès lors, il entre en opposition frontale avec le Premier ministre Abiy Ahmed.
Le 23 octobre 2019, Jawar Mohammed retrouve ses partisans à Addis Abeba après avoir accusé la police d'avoir orchestré un attentat contre lui. Dès lors, il entre en opposition frontale avec le Premier ministre Abiy Ahmed. (STRINGER / AFP)

Accusé d'avoir incité la population à se soulever, Jawar Mohammed est en prison en Ethiopie depuis le 2 juillet 2020, jour des funérailles du chanteur assassiné Hachalu Hundessa. La mort tragique de l'artiste très populaire avait provoqué des émeutes dans la province d'Oromia dont il était le chantre. Ses funérailles se sont déroulées dans la plus grande confusion. De jeunes Oromos ont bloqué le départ du cercueil d'Addis-Abeba et exigé des funérailles nationales pour leur idole.

Terrorisme

Des violentes échauffourées ont alors eu lieu avec les forces de l'ordre, entraînant la mort d'un policier. Jawar Mohammed a été arrêté. Il est accusé d'avoir dirigé les manifestants et incité la population à se soulever. Des actes qui lui valent désormais une inculpation pour terrorisme.

Au tribunal, les audiences se succèdent sans que le ministère public n'ait apporté pour l'heure des preuves convaincantes de la culpabilité de Jawar. Pour lui et ses soutiens, il s'agit bel et bien d'un procès politique. Devant la cour, il a accusé le gouvernement d'enfermer tous ceux qui sont susceptibles de faire perdre Abiy aux prochaines élections. "Je suis fier d'être accusé de terrorisme pour la seconde fois de ma vie", a-t-il déclaré à l'audience. Une référence à son parcours politique.

La télévision comme arme

C'est depuis les Etats-Unis, où il est installé (il a quitté son pays à l'adolescence), que Jawar s'est fait connaître lors d'une interview à la chaîne Al Jazeera en 2013. "Je suis un Oromo d'abord", déclare l'homme, annonçant la libération de l'Oromia dans les années à venir. Il parcourt alors les Etats-Unis, tentant de rallier à sa cause indépendantiste la diaspora éthiopienne.

Dans la foulée, il lance une chaîne de télévision par satellite, Oromia Media Network (OMN). "Nous avons maintenant libéré les ondes d'Oromia. Nous allons libérer la terre dans les années à venir", a déclaré Jawar lors du lancement de la station.

Porte-parole des Oromos

OMN soutient activement la contestation oromo qui traverse l'Ethiopie à partir de 2015. La plus importante ethnie du pays ne supporte plus d'être écartée du pouvoir. En 2017, Jawar, en tant que directeur d'OMN, est alors poursuivi pour tentative de coup d'Etat. Sa fameuse première accusation de terrorisme.

Le mouvement finira par emporter le gouvernement et débouchera en 2018, pour la première fois dans l'histoire du pays, sur la nomination d'un Oromo au poste de Premier ministre, en la personne d'Abiy Ahmed. Jawar n'hésite pas à s'en attribuer une certaine paternité.

Divorce rapide

Mais l'alliance politique sera de courte durée. A peine revenu au pays, Jawar Mohammed prend ses distances avec Abiy Ahmed. Il accuse notamment le Premier ministre d'être un piètre défenseur des Oromos, communauté dont il est pourtant issu. Car le nationalisme exacerbé de Jawar s'oppose à la farouche volonté d'unité nationale d’Abiy. Jawar rejoint l'opposition, espérant ainsi priver le Premier ministre de ses électeurs Oromos.

Une véritable menace qui justifierait la détention du leader médiatique, selon ses soutiens. Le report sine die des élections prévues en octobre pour cause de coronavirus a dégradé un peu plus l'image d'Abiy dans son pays. On l'accuse de vouloir ainsi s'accrocher au pouvoir. Quant à Jawar, son emprisonnement ne fait qu'accroître sa popularité au sein de la communauté des Oromos.