Maroc : de videur à leader de la contestation, l'ascension fulgurante de Nasser Zefzafi

Le leader de la vague de protestation qui secoue le nord du pays depuis plus de six mois a été arrêté le 29 mai pour avoir violemment interrompu le prêche d'un imam à Al Hoceima, dans la région du Rif. 

Nasser Zefzafi à Al Hoceïma, dans le nord du Maroc, en mai 2017.
Nasser Zefzafi à Al Hoceïma, dans le nord du Maroc, en mai 2017. (YOUSSEF BOUDLAL / REUTERS)

Depuis sept mois, le Rif, la région qui couvre le nord du Maroc, est le théâtre d'une contestation populaire qui ne faiblit pas. Le mécontentement continue d’agiter Al Hoceima, une ville de 56 000 habitants, dans une région enclavée le long de la côte méditerranéenne au lourd passé protestataire. Appelé Hirak chaabi ("le mouvement populaire"), ce mouvement multiplie les manifestations depuis la mort d'un marchand de poisson au cours d'une opération de police à l'automne 2016. Le leader de la contestation, Nasser Zefzafi, a été arrêté lundi 29 mai, trois jours après avoir fait irruption dans une mosquée. Il a interrompu le prêche de l'imam, hostile au Hirak, et qui aurait reproché aux manifestants de semer la discorde parmi les croyants, explique l'Association marocaine des droits humains (AMDH) citée par Le Figaro.

D'après le mandat d'arrêt diffusé contre lui, Nasser Zefzafi est accusé d'avoir "insulté le prédicateur" et "semé le trouble". La dernière action spectaculaire d'un homme qui les multiplie ces derniers temps.

Le gars du Rif qui défie l'Etat

Mais ça n'a pas toujours été le cas. Avant octobre 2016, Nasser Zefzafi n'était qu'un simple Rifain de 39 ans, qui enchaînait les petits boulots. On lui prête des emplois de serveur, de videur de boîte de nuit, et même la paternité d'une petite boutique de téléphonie, fermée depuis, car criblée de dettes.

Tout bascule le 28 octobre 2016, lorsque le poissonnier Mouhcine Fikri meurt broyé dans une benne à ordures en essayant de récupérer sa marchandise, saisie par la police. La thèse de l'accident, voire du geste suicidaire, se heurte aux accusations de certains médias, qui affirment que la police a elle-même mis en marche le mécanisme de la benne. Ce drame, filmé par des passants, a été diffusé sur les réseaux sociaux. S'ajoutent, depuis 2011, des cas de suicides liés aux conditions de vie difficiles d'une partie de la population de cette région. C'est de ce contexte et de ce drame aux circonstances troubles que naît le Hirak chaabi.

Nasser Zefzafi, gaillard athlétique, se mêle à ce mouvement et s'impose peu à peu. Très populaire parmi les jeunes dans sa ville natale d'Al Hoceïma, il coordonne tambour battant des manifestations contre le pouvoir, rappelle France 24"Il a été l'un des militants les plus actifs pour demander la lumière sur la mort de Mouhcine Fikri, et surtout il a bénéficié du fait d'être un des premiers à réclamer une forme de justice sociale, que l'Etat tienne ses promesses en termes de développement. Il le fait avec force, un certain charisme, c'est toujours un peu inexplicable, l'attrait d'un leader...", explique à franceinfo Youssef Aït Akdim, envoyé spécial à Al Hoceïma pour Le Monde Afrique.

Il multiplie ses diatribes contre le pouvoir marocain sur les réseaux sociaux dans des vidéos très populaires, parfois filmées depuis le salon familial. Nasser Zefzafi finit par prendre la tête du Hirak chaabi. "Les Rifains ont vraiment confiance en lui, il a énormément d'influence", confie un journaliste marocain, que franceinfo a joint alors qu'il revenait du Rif. 

Un argumentaire sans concessions

Car en plus de son charisme, Nasser Zefzafi se sert de déclarations chocs et d'une bonne connaissance de la région. Les revendications qu'il porte puisent en grande partie dans les relations tumultueuses qu'entretient cette région berbérophone avec le pouvoir central du roi Mohammed VI.

Il axe son discours sur la dichotomie entre les puissants et le peuple, jugé délaissé, et assure "parler au nom des pauvres". Des paroles qui rencontrent un fort écho dans cette zone du nord du pays où le taux de chômage est bien supérieur à la moyenne nationale, pointe Jeune Afrique dans un article consacré au Rif. Nasser Zefzafi n'hésite pas à dénoncer "l'exclusion et la marginalisation délibérée" de sa région.

Lors des manifestations, que lui et son mouvement revendiquent pacifiques, Nasser Zefzafi harangue la foule. Comme ce 18 mai, où plusieurs milliers de personnes se rassemblent dans le centre-ville d'Al Hoceïma. Une grande banderole affichant le mot d'ordre "Etes-vous un gouvernement ou un gang ?" ne passe pas inaperçue. Car s'il critique le sous-développement de la région, Zefzafi intègre également dans son discours la "corruption" du gouvernement et des élites locales, l'esprit répressif du régime ou encore les "mafias" locales.

Des prises de position qui le rendent très populaire mais qui en font également une cible. "Quand je l'ai rencontré, il avait des gardes du corps, des jeunes de la région qui se sont portés volontaires pour assurer sa sécurité. Il a reçu des menaces de mort, ses parents aussi. Bien sûr, il y a des gens contre ce mouvement", raconte Youssef Aït Akdim.

Important, donc controversé

A mesure que Nasser Zefzafi s'impose comme le visage de la contestation rifaine, son discours est de plus en plus décrypté et, parfois, remis en cause. Son rapport à l'islam apparaît ainsi assez flou pour certains. Il n'hésite pas à dénoncer un gouvernement "d'islamistes". Il n'a d'ailleurs pas hésité à interrompre une prière, s'indignant du prêche de l'imam, qualifiant même ce dernier de "charlatan". Cependant, le site marocain Tel Quel pointe la rhétorique "ultra-conservatrice" de son intervention à la mosquée : il s'en est pris au festival de musique Mawazine, dont il a critiqué les "habits dénudés, les corps nus, [retransmis] sur des chaînes officielles, d’un pays qui se prend pour un pays musulman". Une irruption du religieux dans le discours politique néanmoins habituelle dans le débat public marocain, nuance Youssef Aït Akdim : "Tout le monde ici puise dans l'argument religieux pour appuyer tel ou tel point, même le roi le fait, ce n'est pas propre à Nasser Zefzafi."

Son discours sur les droits des femmes est également contesté. Dans un portrait réalisé par le quotidien espagnol El País, il affirme vouloir "que la femme rifaine grandisse et vive dans l'égalité des sexes". Mais un autre son de cloche se fait entendre du côté de l'Association marocaine des droits humains. Cité par Le Monde, le responsable de la section d'Al Hoceïma, Ali Belmezian, estime, lui, que le Hirak chaabi est "sectaire, tribal et passéiste". Et prend pour exemple une manifestation organisée le 8 mars : "Sous couvert de mettre en avant les femmes, c’était une marche encadrée par les hommes."

Nasser Zefzafi est aussi accusé par le pouvoir de velléités séparatistes. Des critiques balayées par le leader des manifestations. "Je suis marocain et je combats l’injustice dans mon pays. Il n’a jamais été question de lever des mots d’ordre de ce genre", répond-il fermement à Lesiteinfo.com le 22 mai. Le journal Maroc Hebdo affirme pourtant que des relations ont été établies entre son mouvement et des cellules indépendantistes basées à l'étranger, comme le Mouvement du 18-Septembre pour l'indépendance du Rif, installé à Bruxelles. Mais jusqu'à présent, aucune preuve n'a été fournie par les détracteurs de Nasser Zefzafi. 

Toutefois, malgré ces attaques virulentes contre le pouvoir en place, le leader du Hirak chaabi affirme ne pas souhaiter nourrir le feu d'une révolution. Il réclame avant tout un dialogue direct avec le roi Mohammed VI. "Tous les autres intervenants se sont aliéné notre confiance", ajoute-t-il pour Lesiteinfo. Il a d'ailleurs refusé d'assister, la semaine dernière, à une rencontre avec une délégation ministérielle qui s'est engagée à accélérer les investissements dans le Rif. Emprisonné après une courte cavale à la suite de son irruption dans la mosquée d'Al Hoceïma, Nasser Zefzafi a été transféré à Casablanca. Il est désormais sous le coup d'une enquête pour "atteinte à la sécurité intérieure de l'Etat et d'autres actes constituant des crimes en vertu de la loi".