Egypte : les agressions sexuelles, un fléau pour les manifestantes

Près d'une centaine ont été commises sur la place Tahrir et ses environs au Caire, en quelques jours. Francetv info revient en cinq questions sur ces violences.

Des Egyptiennes manifestent contre le président déchu Mohamed Morsi, au Caire (Egypte), le 3 juillet 2013.
Des Egyptiennes manifestent contre le président déchu Mohamed Morsi, au Caire (Egypte), le 3 juillet 2013. (MAHMOUD KHALED / AFP)

Des femmes "battues avec des chaînes métalliques, des bâtons, des chaises, et attaquées avec des couteaux". Les agressions sexuelles, qui vont de l'attouchement au viol, sont devenues un phénomène récurrent en marge des manifestations en Egypte. Elles se produisent dans tout le pays, mais surtout sur la place Tahrir du Caire, alors qu'opposants et partisans du président déchu Mohamed Morsi, continuent de s'affronter, lundi 8 juillet.

Francetv info revient sur ces attaques.

Combien d'agressions ont été recensées ?

L'ONG Human Rights Watch (HRW), basée à New York, a fait état, le 3 juillet, de 91 cas d'agressions de femmes au moins, depuis le 28 juin, sur la base d'informations recueillies par des associations locales. Dans le détail, 5 attaques contre des femmes sont recensées le 28 juin, 46 le 30 juin, 17 le 1er juillet, et 23 le 2 juillet. Depuis, les agressions continuent, selon The Guardian (article en anglais). Le quotidien britannique a comptabilisé 80 victimes d'agressions sexuelles sur la place Tahrir, au cours de la seule journée du 3 juillet. 

Toutefois, le phénomène n'est pas récent, comme en témoigne la carte de l'organisation égyptienne HarrassMap. Elle a répertorié tous les cas de harcèlement sexuel dont elle est informée - sans vérifier les témoignages - depuis le 1er octobre 2004. Elle en recense 1 066 en Egypte, dont 847 au Caire et ses alentours. Les cas sont classés par catégories : agressions sexuelles, appels téléphoniques, insultes, attouchements, attaques en bande, traques, etc.

Capture d\'écran de la carte de l\'association HarassMap, qui recense les cas de harcèlement sexuel en Egypte.
Capture d'écran de la carte de l'association HarassMap, qui recense les cas de harcèlement sexuel en Egypte. (HARASSMAP)
 

Qui sont les agresseurs ?

Faute d'arrestations, les responsables de ces actes sont mal identifiés. "En 2005, des groupes d'hommes auraient été recrutés pour attaquer des journalistes de sexe féminin qui participaient à une manifestation appelant au boycott du référendum sur la réforme constitutionnelle. A ce jour, en Egypte, personne n'a eu à répondre de ces actes", rappelle Amnesty International dans un rapport sur les violences faites aux femmes sur la place Tahrir (PDF), publié en février.

"Le caractère systématique et organisé laisse penser que c'est instrumentalisé par certains groupes", des partisans de l'ancien régime notamment, affirme à BFMTV.com Stéphanie David, qui dirige au Caire le bureau Maghreb et Moyen Orient de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH).

Quelles sont les femmes concernées ?

Les femmes égyptiennes, quel que soit leur âge, sont les premières cibles. "Riche ou pauvre, aucune Egyptienne n'échappe aux agressions verbales ou aux gestes déplacés", expliquait Robert Solé, dans un article intitulé Le harcèlement sexuel, la onzième plaie d'Egypte (article pour abonnés), publié le 25 avril dans Le Monde. Mais ces attaques visent aussi des journalistes étrangères. Une envoyée spéciale de la chaîne américaine CBS, Lara Logan, avait été "violée à mains nues" par plus de 200 hommes le 11 février 2011 (la vidéo de son témoignage, en anglais). Quelques mois plus tard, deux journalistes françaises, Caroline Sinz, de France 3, et Sonia Dridi, de France 24, avaient subi les mêmes violences.

Un montage montre la journaliste de France 24 Sonia Dridi, juste avant son agression sexuelle place Tahrir au Caire (Egypte), le 19 octobre 2012.
Un montage montre la journaliste de France 24 Sonia Dridi, juste avant son agression sexuelle place Tahrir au Caire (Egypte), le 19 octobre 2012. (FRANCE 24 / AFP)

Le scénario le plus souvent décrit par les victimes est celui d'un groupe de jeunes hommes "qui repère une femme, l'encercle, la sépare de ses amis", avant de l'agresser, de lui arracher ses vêtements, ou de la violer. Parfois, la victime est traînée au sol jusqu'à un autre endroit, où les violences se poursuivent. "Dans certains cas, l'agression a duré 45 minutes avant qu'elles réussissent à prendre la fuite", indique HRW. L'une des victimes a dû subir une intervention chirurgicale après avoir été violée avec un "objet pointu", selon des militants égyptiens cités par l'ONG.

Pour quels motifs ?

"Il y a une volonté délibérée de cibler les femmes pour les empêcher de manifester", indiquait le 8 février au Monde (article pour abonnés) Engy Ghozlan, du collectif OpAntiSH (Operation Anti Sexual Harassment), créé en novembre 2012 au Caire, pour lutter contre la hausse des agressions sexuelles sur la place Tahrir. Ces attaques visent à dissuader les femmes de se mobiliser contre le pouvoir, pour les renvoyer dans leur foyer.

Elles ont aussi pour objectif de ternir l'image des manifestations place Tahrir, un site emblématique pour le mouvement prodémocratie. Les partisans de l'ancien régime montreraient ainsi à quel point le peuple a besoin d'eux pour assurer la sécurité. Ils profiteraient du fait que la police a renoncé à être présente sur la place pour commettre des agressions.

La frustration sexuelle jouerait également un rôle : "L'Egypte est un pays où il n'y a pas eu de libération sexuelle, où il y a une oppression des jeunes hommes et des jeunes femmes sur la question de l'amour et des relations sexuelles", analyse Aalam Wassef, membre du collectif OpAntiSH, éditeur et plasticien égyptien, pour BFMTV.com.

Quelles sont les réactions ?

"Les seules choses qui entrent en ligne de compte [en Egypte] sont la perte de la virginité et la grossesse", explique au Monde Hania Moheeb. Comme une vingtaine de femmes, cette journaliste égyptienne a été violée, le 25 janvier, lors de la manifestation organisée pour le 2e anniversaire du soulèvement contre l'ancien président Hosni Moubarak. De ce fait, la plupart des cas de harcèlement et d'agressions sexuels contre des femmes ne sont pas dénoncés. Ni reconnus comme tels par les autorités d'ailleurs. 

Alors, devant l'ampleur du phénomène, des groupes se sont mis en place au Caire, pour recenser les agressions sexuelles et protéger les femmes lors des manifestations. Par exemple, le collectif OpAntiSH a mis en place des hotlines accessibles les jours de grandes mobilisations. Sur sa page Facebook, il invite les témoins d'agressions à le contacter et prévient les femmes. "Nous avons recensé quatre cas en début de soirée, et nous avons réussi à intervenir trois fois. Merci à tous nos volontaires, les Gardes du corps de Tahrir et le groupe Anti SH", indique le collectif sur Facebook, dimanche.

Les Gardes du corps de Tahrir (Tahrir BodyGuard) réunit 200 volontaires, précise CNN (en anglais). Vêtus d'une tenue voyante, ils sont présents à chaque manifestation sur la place. Concrètement, ils découragent les agresseurs et se font remarquer des victimes. Ils n'hésitent pas à intervenir s'ils remarquent une femme en danger. Et lorsqu’ils ne sont pas présents dans les rassemblements, les Gardes du corps de Tahrir, inscrits sur Twitter depuis le 27 novembre 2012, donnent des cours gratuits de self-défense aux femmes.

La communauté internationale réagit aussi à ces agressions. Ainsi, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a exprimé, le 2 juillet, son inquiétude. Un sentiment partagé par le président américain. "On ne peut pas parler de manifestation pacifique quand il y a des agressions contre des femmes", a souligné Barack Obama le même jour. Déjà, en mars, Washington avait condamné l'augmentation des viols et des violences sexuelles en Egypte. Le gouvernement américain avait critiqué les responsables locaux, qui assurent que la responsabilité de ces agressions incombe aux femmes.