Digital Africa, le soft-power français en Afrique, fait naufrage

La communauté au service des jeunes pousses numériques africaines, soutenue par le président Macron, a explosé, tiraillée par les divergences en son sein. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Un illustrateur de l'entreprise Kuluya Games de Lagos, au Nigeria, travaille sur une palette graphique.  (AKINTUNDE AKINLEYE / X02000)

Digital Africa se présente comme une communauté de partenaires (incubateurs, financiers institutionnels...) au service des entrepreneurs numériques africains. Il s'agit d'aider les jeunes pousses à concrétiser leurs projets. Dix organisations, africaines et françaises, ont participé à sa création, au premier rang desquelles l'Agence française de développement (AFD) qui en est le principal argentier et le coordinateur. En mai 2018, lors du salon Viva Technology de Paris, le président Emmanuel Macron apporte son soutien à l'initiative Digital Africa en annonçant une dotation de 65 millions d'euros. Le feu vert est alors donné à un partenariat qui se veut l'émanation du "soft power" français. Aujourd'hui, la communauté au service des jeunes pousses numériques africaines est en crise. 

Enthousiasme en Afrique

En Afrique, des acteurs majeurs du domaine des nouvelles technologies y adhèrent, enthousiastes. "L’idée était de s'assurer, à travers l’association Digital Africa, que les voix africaines auraient un poids égal dans cette toute nouvelle approche des relations Afrique-France", explique la très influente Rebecca Enonchong, membre du conseil d'administration.

La Camerounaise a fait sa place dans le milieu des nouvelles technologies. En 1999, un pied en Afrique et l'autre aux Etats-Unis, elle a créé la société AppsTech. Par la suite, les distinctions se sont succédé, faisant d'elle une actrice incontournable du secteur.

("J'ai écrit cette création originale l'an dernier à propos de ce que je ressens en tant que femme noire dans un monde professionnel essentiellement blanc. Parfois je suis cette personne, parfois pas. A un moment vous vous efforcez moins de plaire. Vous voyez ?")

Sa présence au sein de Digital Africa valide l'expérimentation et lui donne à la fois notoriété et savoir-faire. Le choix d'un Africain, Karim Sy, en tant que président du conseil, illustre également la volonté de placer les relations franco-africaines sous un nouveau jour. Karim Sy est le fondateur de Jokkolabs, premier espace de travail collaboratif en Afrique de l'Ouest. Digital Africa est alors composé de douze membres, trois africains et neuf français.

Divergences dans les objectifs

Officiellement, le montage fonctionne. Digital Africa revendique rapidement une communauté d'environ 6 000 entrepreneurs africains. A ce jour, 130 millions d'euros ont été mobilisés, dont 55 à destination des start-up africaines. Pourtant au sein de l'association, les divergences apparaissent. Les membres africains critiquent des choix qui valorisent trop la mise en réseau et pas assez les programmes de soutien en direct.

Le salon Viva Tech, dédié aux innovations technologiques et aux start-up, le 26 mai 2019 à Paris. (RICCARDO MILANI / HANS LUCAS)

Rebecca Enonchong met également en avant des problèmes de gouvernance. Le rôle de l'AFD en particulier est très critiqué. Le financeur est accusé de dicter "aux Africains membres du conseil d’administration ce qu’ils doivent faire", selon les termes de Beaugas Orain Djoyum, président de l’association Smart Click Africa. "Le conseil a été constamment contourné et rarement informé, obtenant la plupart de ses informations par le biais d’annonces sur les réseaux sociaux, fustige Rebecca Enonchong. Les voix des trois membres africains du conseil d’administration qui, ensemble, représentent une communauté de plus d'un million d’entrepreneurs africains, sont ignorées", poursuit-elle dans un tweet accusateur.

Crise ouverte

Dans cette ambiance délétère, le président du conseil Karim Sy démissionne en juin 2020. Dans une lettre ouverte publiée peu de temps avant le dénouement final, les salariés de Digital Africa (dont la directrice générale) constataient "une crise de gouvernance d’une rare violence, qui met en péril les activités lancées ainsi que nos capacités de travail". "Les faits sont là. Toute notre activité est à l’arrêt depuis trois mois malgré nos résultats." Le 2 mai dernier, le Nigérian Kizito Okechukwu, remplaçant par intérim de Karim Sy, jette à son tour l'éponge.

La crise trouve sa conclusion le 7 mai. "Les membres africains AfriLabs et JokkoLabs qui y étaient encore ont été retirés du conseil d'administration à l’issue d’un vote des membres de l’assemblée générale dont la plupart ont donné procuration à l’AFD", explique le site Digital Business Africa.

Refonder Digital Africa

Dans un communiqué laconique, l'AFD précise que "l’assemblée générale a donc décidé d’ouvrir une période transitoire de 3 à 5 mois, destinée à réformer l’association et a procédé à l’élection d’un nouveau conseil d’administration". "Le nouveau conseil d’administration, présidé par l’AFD, a reçu comme mandat durant cette période transitoire d’engager un travail de concertation avec les membres et les partenaires de Digital Africa, en vue de proposer une feuille de route qui sera débattue lors d’une prochaine AG."

Digital Africa que beaucoup voyaient disparaître survit à la crise. Mais alors que l'association voulait écrire une nouvelle relation entre la France et l'Afrique, l'aventure a surtout fait ressurgir les vieilles rancœurs. Les élites africaines fustigent une démarche finalement trompeuse. Les plus virulents, comme la femme politique et activiste d’origine camerounaise Nathalie Yamb, y voient la continuité de la Françafrique."La France ne considérera jamais les Africains comme des partenaires. Jamais. Pour eux, nous ne sommes que les habitants de ses colonies", écrit-elle sur son blog.

Il y a probablement beaucoup d'ego dans cette affaire et beaucoup de difficultés à partager le pouvoir, entre l'ambition des uns et les prérogatives des autres. Au final, il reste un fiasco que le maintient en vie de l'association n'effacera sûrement pas.

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