Au Kenya, les effets du coronavirus redonnent le "sourire" aux pêcheurs

La pandémie de coronavirus a mis un frein à l'importation de poisson chinois congelé pas cher, pour le plus grand bonheur des pêcheurs locaux.

Lilian Atieno, marchande de poisson, prépare sa marchandise sur les rives du lac Victoria à Kisumu (Kenya), le 18 mars 2020.
Lilian Atieno, marchande de poisson, prépare sa marchandise sur les rives du lac Victoria à Kisumu (Kenya), le 18 mars 2020. (JAMES KEYI / REUTERS)

Alors que les producteurs de roses de la vallée du Rift kényan font grise mine, les artisans pêcheurs locaux ont le moral au beau fixe depuis plusieurs semaines. La raison ? Un coup de pouce inattendu donné par... la pandémie de coronavirus.

Le virus n'est pas le seul à tracer son chemin de la Chine à l'Afrique, le poisson surgelé aussi. Depuis des années, c'est cette denrée-là que les consommateurs mettent dans leurs cabas, pour son prix et son côté pratique. Seulement voilà, l'importation de produits congelés chinois est suspendue au Kenya pour cause d'épidémie. Une aubaine pour les petits pêcheurs kényans qui ont vu revenir les clients, de nouveau avides de poissons fraîchement pêchés dans le lac Victoria.

Les ventes record de Maurice Misodhi 

En 2018, le Kenya a acheté pour 23,2 millions de dollars (21,5 millions d'euros) de poisson congelé à la Chine, selon le Centre du commerce international, soit la quasi-totalité de ses importations de poisson. Sur place, les pêcheurs se plaignent depuis longtemps de ces importations à bas prix qui étouffent le commerce local. Mais la loi du marché est en train de tourner à leur avantage. Le produit de leur pêche est à nouveau très recherché.

La peau desséchée par le soleil et le vent, Maurice Misodhi, 38 ans, dont vingt sur son bateau, se frotte les mains. Il vient de connaître un mois de vente record. Etabli sur la plage de Dunga à Kisumu, il est chaque jour assailli par des clients qui veulent lui acheter le contenu intégral de ses filets. Du jamais vu depuis des lustres. Le poisson chinois moins cher ne lui fait plus de mauvaise concurrence. "En tant que pêcheurs, nous pouvons maintenant sourire, non pas parce que les gens souffrent du coronavirus, mais parce que nous pouvons maintenant vendre nos poissons, et à bon prix", constate-t-il rassuré. Exemple, le prix d'un kilo de perche du Nil qui coûtait 250 shillings (2,30 euros) il y a un mois, a grimpé jusqu'à 350 shillings (3,2 euros).

Des tarifs qui n'arrêtent pas la négociante en gros Mary Didi. Elle qui achète habituellement le poisson auprès d'intermédiaires chinois, se fournit désormais chez Misodhi. "L'approvisionnement en poisson venu de Chine a cessé, il y a encore quelques réserves disponibles, mais beaucoup de mes clients ont maintenant peur du poisson chinois, pensant qu'ils pourraient contracter le virus", fait-elle remarquer à l'agence Reuters. "Pour que l'entreprise fonctionne, j'ai dû me tourner vers les pêcheurs du lac."

La pêche artisanale ne peut satisfaire la demande kényane

Bob Otieno, président de l'unité de gestion de Dunga Beach, confirme l'augmentation des ventes. Selon lui, la plage enregistre chaque jour entre 1 et 1,5 tonne d'arrivage de poisson et les ventes ont quasiment doublé depuis le début du mois de mars 2020. Auparavant, les pêcheurs mangeaient, troquaient ou distribuaient environ la moitié de leurs prises. Et bradaient le reste "en raison de la concurrence du poisson chinois", a-t-il déclaré.

Cependant, cette bonne nouvelle en cache une autre moins enthousiasmante. Selon les chiffres fournis par le gouvernement pour l'année 2019, le Kenya produit 180 000 tonnes de poisson par an,  mais en consomme environ 500 000. Le pays risque donc d'être confronté à des pénuries à moins que les importations en provenance de Chine ne reprennent, estime Christine Adhiambo, directrice adjointe des pêches du gouvernement pour la région du lac. Mme Adhiambo explique que les deux plus gros importateurs de poisson chinois n'ont rien reçu de Chine depuis novembre 2019 et sont en train de réduire leurs stocks, en les vendant par petites quantités.

Pour elle, il n'y a pas de débat. D'un côté, dit-elle, "le Kenya ne peut pas satisfaire sa demande locale de poisson", de l'autre, elle a la solution : "C'est pourquoi nous comptons beaucoup sur les suppléments en provenance de Chine." De quoi rendre à nouveau moroses les pêcheurs locaux. A moins que le consommateur kényan, ayant retrouvé le goût du poisson frais, ne se détourne du surgelé chinois bas de gamme.