Somaliland: la 11e foire du livre enracine l'écrit dans une culture de l'oralité

Quel chemin parcouru depuis 2008 et la première édition de la foire du livre d'Hargeisa, capitale du Somaliland, lors de laquelle les organisateurs n'avaient pu exposer que quelques dizaines d'ouvrages empruntés à des amis. Seuls 200 visiteurs s'étaient déplacés. Dix ans après, le livre s'est fait une place dans le pays, suscitant des vocations d'écrivains et l'ouverture de bibliothèques publiques

Le jeune public est très présent lors de la 11e foire du livre organisée au Somaliland du 21 au 26 juillet 2018.
Le jeune public est très présent lors de la 11e foire du livre organisée au Somaliland du 21 au 26 juillet 2018. (Mustafa SAEED / AFP)

La foire du livre d'Hargeisa a contribué en une décennie à l'éveil littéraire et artistique du Somaliland.

«Il y a de plus en plus de jeunes qui sont inspirés et se mettent eux-mêmes à écrire, que ce soit en langue somali, arabe, anglaise. Ça a introduit la valeur du livre auprès des jeunes. C'est quelque chose qu'ils n'avaient jamais connu» s'enthousiasme Edna Adan, 80 ans, ancienne ministre des Affaires étrangères, épouse du deuxième président du Somaliland indépendant, Mohamed Ibrahim Egal, et fervente militante anti-excision.

L'écriture n'attend pas le nombre des années
Accréditant les propos de Mme Adan, qui jouit d'une popularité de rock star parmi la jeunesse somalilandaise, Abdishakuur Mohamed Abdallah, 16 ans, interpelle avec aplomb les curieux pour leur présenter son ouvrage Ab-ka haleel (Sur les traces de nos ancêtres).
 
Abdishakuur a mis quatre ans pour écrire «Ab-ka haleel» («Sur les traces de nos ancêtres»). «J\'ai écrit ce livre parce que je voyais que mes amis n\'adhéraient pas à leur culture, la considéraient sans importance et que leur identité somalienne était menacée», explique le jeune auteur. 
Abdishakuur a mis quatre ans pour écrire «Ab-ka haleel» («Sur les traces de nos ancêtres»). «J'ai écrit ce livre parce que je voyais que mes amis n'adhéraient pas à leur culture, la considéraient sans importance et que leur identité somalienne était menacée», explique le jeune auteur.  (Mustafa SAEED / AFP)


Le défi d'une foire du livre
C'est en revenant d'Italie que Jama Musse Jama, chercheur à l'université de Pise, a eu envie de relever le défi de fonder une foire du livre dans son pays. A l'époque, en 2008, au Somaliland, peu d'écrits circulent, peu de gens lisent, peu en éprouvent le besoin.

La tradition orale semble être la raison de cette absence de littérature. Le Somaliland, tout comme la Somalie dont il s'est séparé unilatéralement en 1991, a longtemps entretenu une culture de la langue parlée, marquée par la vénération pour les poètes, comme Mohamed Ibrahim Warsame, dit Hadraawi, le «père du discours».

Ce dernier, né en 1946, est considéré par certains comme le Shakespeare somalien.

La langue somalienne n'a été codifiée à l'écrit qu'en 1972 par le gouvernement militaire du président Siad Barre, soucieux de renforcer l'identité de la Somalie. Mais le régime autocratique de M.Barre a brisé l'élan vers la nouveauté, en poussant une grande partie de la population vers la résistance et finalement vers l'exil.

Pour pouvoir lire, il faut des livres
Puis le temps a passé, la séparation des deux pays a été entérinée et, pour faire avancer son projet de rendez-vous littéraire annuel dans la capitale du Somaliland, Jama Musse Jama s'est fait la réflexion que si les Somalilandais ne lisaient pas, la raison en était peut-être d'abord parce que «ce qui manquait, c'était la matière première. Il n'y avait pas de livres».

Grâce à eux, le patrimoine culturel se transmet à plus grande échelle. D'ailleurs, le constat est là: «La société a changé, la société comprend combien la lecture et l'écriture sont importantes pour la culture» s'émerveille M.Musse Jama.

La foire, devenue progressivement un événement international, a aussi contribué à faire connaître cette paisible république autoproclamée, en contraste avec le chaos observé en Somalie.

Le Rwanda est cette année l'invité d'honneur de la foire du livre. Pour l'artiste rwandaise Carole Karemera, un «capital confiance énorme» anime le Somaliland, qui lui rappelle son Rwanda, un autre pays ayant «traversé l'enfer».