Les Ivoiriens entre peur et résignation à la veille de la présidentielle

En Côte d'Ivoire, nombreux s'inquiètent que la présidentielle dégénère en conflit, comme il y a dix ans. Paroles d'Ivoiriens à la veille du scrutin. 

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
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Des gens passent devant un panneau d'affichage à Yopougon, un quartier populaire d'Abidjan (la capitale économique) le 16 septembre 2020, pour promouvoir des élections pacifiques en Côte d'Ivoire prévues pour le mois d'octobre. (SIA KAMBOU / AFP)

Plus de 7 millions d'électeurs sont appelés aux urnes le 31 octobre 2020, pour un scrutin présidentiel qui a déjà donné lieu à une crise préélectorale et qui fait planer le spectre de celle de 2010. Peur et résignation semblent dominer dans un pays où beaucoup n'attendent pas grand chose de leurs dirigeants, sinon peut-être la paix. 

"Il y a de quoi craindre le retour des violences de 2010"

Seydou*, 26 ans, travaille tout en suivant un master à l'université virtuelle de Côte d'Ivoire. "Nous, les étudiants, sincèrement avons peur. Nous avons récemment appris l'enlèvement de deux des nôtres à l'université de Cocody, à Abidjan (la capitale économique, NDLR). Quelques jours avant, il y a eu des affrontements entre des membres de la Fesci (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire, NDLR) et des individus difficiles à identifier. Il y a de quoi craindre le retour des violences de 2010 même si je pense qu'il y a des différences. D'abord, parce que la population est apeurée et par conséquent, tout le monde aspire à la paix et à la cohésion sociale. Il y a une prise de conscience. Ensuite, beaucoup d'entre nous préférons vaquer à nos occupations quotidiennes. Il n'y a qu'à voir les embouteillages sur les grandes voies tous les jours. Tout le monde redoute une seconde crise semblable à celle de 2010."

Cette inquiétude, Yvan*, 44 ans la partage aussi. "Je suis inquiet de ce qu'il peut se passer parce que malheureusement les positions se radicalisent de part et d'autre. On ne sait pas quand ça peut exploser et on ne sait pas combien de temps ça peut durer... Nous sommes dans un flou total. Si ça ne tenait qu'à moi seul, il n'y aurait pas de souci, mais il y a toute la famille derrière (...) J'ai l'impression que ça peut dégénérer à tout moment et à n'importe quel niveau. Si nous restions au niveau des politiques, ça irait encore. Mais on ne sait pas si l'armée va se mettre dans la danse car elle est divisée. La population est divisée. C'est compliqué", résume ce cadre financier qui se souvient de ce qu'il a vécu en 2010. De mauvais souvenirs. 

J'habitais à Cocody-Lycée technique. J'étais entre le camp (de gendarmerie) d'Agban, l'école de gendarmerie et la RTI (la télévision nationale, NDLR). J'entendais tous les tirs. J'avoue que je n'ai pas envie de revivre cette situation de 2010

Yvan, 44 ans

à franceinfo Afrique

Hassan*, 66 ans, estime pour sa part que le scénario de 2010 ne peut pas se reproduire. A l'instar de Seydou*, il note que "les choses sont un peu différentes aujourd'hui".  "En 2010, analyse l'entrepreneur, il y avait un camp qui avait la force et les armes, et l'autre qui avait la population de son côté. Et puis, notre génération a vu tellement de choses et d'élections que je ne vois pas ce qui peut nous effrayer. La crise de 2010 ne peut pas se rééditer parce que les forces en présence ne sont pas les mêmes (...)"

"Je me demande où vont se réfugier mes parents"

Amélie*, 43 ans, vit à l'étranger depuis une dizaine d'années, mais suit de près l'actualité politique ivoirienne. Elle n'a pas vécu les événements de 2010 mais elle en a eu les échos par le biais de sa famille pour qui elle s'inquiète aujourd'hui."J'ai peur à double titre. Je suis originaire de l'ouest de la Côte d'Ivoire. Ma région est entre la Guinée et la Côte d'Ivoire, l'Ouest montagneux fait face à la Guinée forestière, actuellement, ça chauffe en Guinée. Je me demande où vont se réfugier les populations de cette région, mes parents, si c'est aussi la crise en Côte d'Ivoire. Je souhaite franchement qu'il y ait la paix et que les gens puissent utiliser les urnes pour s'exprimer. Qu'on laisse les populations aller s'exprimer librement dans les urnes", insiste la pharmacienne. 

Hassan*, bien qu'il soit désabusé, compte bien exercer son droit de vote."Tous les scrutins ont créé des crises préélectorales, avance-t-il quand il est interrogé sur les tensions actuelles et leurs conséquences politiques. "Aucun scrutin dans ce pays ne s'est déroulé normalement, poursuit l'entrepreneur. Ce n'est pas la première fois que l'on vit ça et ce ne sera sûrement pas la dernière fois (...) Comme Barack Obama l'a dit et c'est ce que les Etats africains devraient essayer de faire, à savoir mettre en place des institutions fortes et non des hommes forts. Il y a toujours eu des problèmes électoraux dans ce pays (...)".

"Même s'il doit y avoir des clashes et il y en aura, cela n'empêchera pas certaines personnes d'aller voter, ajoute-t-il. Je suis allé prendre ma carte d'électeur. Il n'y avait pas grand monde ce jour-là et nous étions deux à avoir fait la démarche." Plus de 40% des électeurs ont retiré leur sésame pour le scrutin de samedi, selon la Commission électorale indépendante. L'opposition a appelé à un mouvement de "désobéissance civile" et de "boycott actif" dans l'espoir de contraindre le régime ivoirien au dialogue.    

Nous ne sommes pas tranquilles, mais nous ne sommes pas non plus désespérés. Il y a des manifestations, mais l'opposition est mal organisée et n'a pas la logistique qu'il faut. Il leur faudrait plus de méthode pour contrecarrer les choses. Si on ne m'empêche pas de voter samedi, j'irai voter parce que c'est un devoir citoyen. Je l'ai fait chaque fois.

Hassan*, 66 ans

à franceinfo Afrique

Et l'entrepreneur d'ajouter : "Tous ceux qui protestent ont tous dirigé. A qui peut-on faire confiance aujourd'hui ? Tous ceux qui prennent le pouvoir cherchent à favoriser leur famille et leurs proches. Quand ils auront fini de servir ce petit monde, ils penseront encore à trois ou quatre personnes. Le reste, ils s'en foutent. Pensez-vous que le particulier que je suis va s'impliquer dans un mouvement orange, blanc, vert ou gris ? Cela ne m'apportera rien. Je ne suis pas à la recherche d'un poste politique. Pourquoi devrais-je me mettre d'un côté ou de l'autre ? Cela n'a pas de sens. En tant qu'acteur du secteur privé, ce qui nous importe est de voir, par exemple, nos charges baisser. Quel que soit le régime qui sera en place, cela ne changera pas grand chose. Tout ce que nous demandons, c'est de pouvoir travailler dans de bonnes conditions, que les infrastructures routières soient améliorées... En neuf ans, celui qui dirige actuellement le pays n'a pas pu refaire la côtière. Je trouve que c'est anormal avec tous les moyens que nous avons eu. La côtière est une route très importante qui mériterait d'être refaite (...)". Pour le sexagénaire, "c'est bonnet blanc et blanc bonnet " et une certitude : "le plus fort gagnera toujours. Nous l'avons vu en Guinée". "Tous, poursuit néanmoins Hassan*, nous aurions souhaité que le flambeau soit passé à une nouvelle génération, car j'estime que deux mandats sont largement suffisants. On n'a pas besoin de s'éterniser au pouvoir" . L'actuel président ivoirien, Alassane Ouattara, brigue un troisième mandat qui est contesté par l'opposition.

Hilaire Mazou est sociologue, maître de conférence à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké, la grande ville du centre du pays. Si les questions de santé sexuelle, de genre et celles relatives aux minorités sont plutôt sa spécialité, il n'en demeure pas moins qu'il a eu le loisir d'observer ses concitoyens à l'approche des rendez-vous électoraux et les tensions intercommunautaires qui en résultent depuis quelques décennies.

"Il y a eu beaucoup de recherches sur la question. Mais, en réalité, les Ivoiriens n'ont pas de problèmes entre eux. Quand on se rend sur les marchés, on voit des femmes qui achètent des vivres, des fonctionnaires qui ont des préoccupations liées à la cherté de la vie, des enfants qui vont à l'école et ce qui les intéresse, c'est leur avenir. On ne voit jamais des gens s'affronter et se quereller par rapport à des questions politiques. Conclusion : ce sont les politiciens qui divisent les Ivoiriens et qui les instrumentalisent. Aujourd'hui, par exemple, les gens sont en train de jouer sur la fibre religieuse. Ainsi, les gens du Nord –  les Malinkés que l'on appelle communément Dioulas – des musulmans, seraient pro-Alassane Ouattara, et les gens du Sud, ayant d'autres confessions religieuses, seraient contre le troisième mandat. C'est une instrumentalisation politique parce qu'ici, en Côte d'Ivoire, les populations vivent en parfaite harmonie quelle que soit leur religion. C'est à l'approche des élections que les politiciens les instrumentalisent afin de servir leurs intérêts personnels".

"Les politiciens n'ont pas encore réalisé que les Ivoiriens ne sont plus dans cette logique de conflit" 

Une attitude que regrette le sociologue. "C'est vraiment dommage parce qu'on a oublié la décennie de crise. On vient de sortir d'une crise dont les séquelles sont encore là. Quand on voit la ville de Bouaké (elle fut la capitale des rebelles après le coup d'Etat de 2002, NDLR), où nous sommes, on les sent ces séquelles. La ville est en retard de vingt ans. Il y a une accalmie relative à Bouaké, mais le gens se regardent en chiens de faïence. Les politiciens n'ont pas encore réalisé que les Ivoiriens ne sont plus dans cette logique de conflit. Ils n'aspirent qu'à la paix, à vivre de façon harmonieuse de sorte à élever leurs enfants. Les politiciens, au lieu de s'asseoir et de trouver un consensus autour des élections, chacun de son côté veut faire un passage en force sans même tenir compte des populations."

La "désobeissance civile", prônée par les opposants, fait remarquer l'universitaire n'est pas un concept nouveau pour les Ivoiriens. "Aujourd'hui, explique-t-il, la question électorale n'intéresse personne. Ce sont les Ivoiriens, de façon générale, qui font la désobéissance civile. On ne peut pas dire que ce sont les opposants qui les y poussent parce que les Ivoiriens sont déjà excédés. Les années passent mais les acteurs sont les mêmes et rien ne change. Les gens arrivent au pouvoir et font des chapelles ethniques. Aujourd'hui, les concours sont tribalisés. Les populations en ont vraiment marre ! Les Ivoiriens aspirent à une vie politique meilleure où il n'y a pas de tension ou de crise". 

Nous espérions que 2020 soit cette année de la réconciliation des Ivoiriens. Mais elle tarde à venir.

Hilaire Mazou, sociologue

à franceinfo Afrique

Si les politiques "instrumentalisent" les populations, Hilaire Mazou ne partage pas cet avis quand il s'agit des jeunes, d'autant qu'ils sont démographiquement plus nombreux. Ils représentent plus de la moitié de la population ivoirienne."Ces jeunes, dont on parle, votent. Ils ont leur avenir à défendre et descendent dans la rue pour le faire. Ils n'ont pas de travail et espèrent qu'avec un changement de régime les choses s'amélioront pour eux (...). On parle de croissance à deux chiffres mais les jeunes ne la voient pas. Ils se sentent sacrifiés. Rien à l'horizon ! Ils passent par la mer pour fuir la pauvreté. A titre personnel, conclut-il, "je demande aux hommes politiques ivoiriens de se mettre d'accord sur le minimum, parce qu'une vie est sacrée"

*Les prénoms ont été changés 

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