Neuf questions que vous n'osez pas poser sur la Centrafrique

La Centrafrique est un pays méconnu. Alors que la France s'apprête à y envoyer des troupes, Francetv info vous propose une séance de rattrapage.

Un combattant de la Séléka pose avec son arme, à Bangui (Centrafrique), le 25 juillet 2013.
Un combattant de la Séléka pose avec son arme, à Bangui (Centrafrique), le 25 juillet 2013. (XAVIER BOURGOIS / AFP)

Le sangaris est un joli petit papillon aux ailes rouge sang qui virevolte dans les forêts centrafricaines. C'est aussi le nom choisi pour baptiser l'opération militaire française à laquelle l'ONU doit donner son feu vert jeudi 5 décembre. L'image sera certainement moins bucolique quand les hélicoptères et les blindés débarqués au Cameroun vont pénétrer dans le pays pour tenter, en seulement six mois, d'y ramener la sécurité.

D'un coup, la Centrafrique, pays méconnu à l'instabilité chronique, se trouve sous les feux des projecteurs. Francetv info vous offre une séance de rattrapage.

C'est où, la Centrafrique ?

Comme son nom l'indique, la Centrafrique (et pas Centre-Afrique, hein) est enclavée en plein milieu du continent africain : Cameroun à l'ouest, Congo-Brazzaville et République démocratique du Congo au sud, Tchad et Soudan au nord, Soudan du Sud à l'est. Des voisins remuants. Grand comme la France, la Centrafrique, pays de savane et de forêts, ne compte que 5 millions d'habitants.


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Les indicateurs socio-économiques de la République centrafricaine sont déprimants : croissance en chute libre (-14,5% en 2013), une place de 180 sur 186 à l'Indice de développement humain (IDH), une étiquette peu reluisante de PMA (pays les moins avancés), une corruption endémique, etc.

Corollaires ? L'Etat est déliquescent, les routes goudronnées sont aussi rares que les chirurgiens (plus que sept aujourd'hui dans le pays), les voies de communication sont infréquentables depuis plusieurs années en raison des "zaraguinas" (coupeurs de routes) qui les écument, sans compter une floraison de rébellions aux acronymes indéchiffrables (CPJP, UFDR, UFR, FDPC, MCCP, CPSK, LRA).

Hum, Centrafrique, pourquoi un nom aussi... littéral ?

Après tout, il existe aussi l'Afrique du Sud. Mais, pour faire court, en 1870 et dans les années qui suivent, l'Europe se partage l'Afrique. L'actuelle Centrafrique échoit aux Français. Ils l'appellent Oubangui-Chari, du nom des deux principaux cours d'eau de la région.

Peu avant les indépendances, le futur chef d'Etat Barthélémy Boganda rêve d'un vaste et puissant pays d'Afrique centrale allant des sables de la frontière tchado-libyenne aux rivages Atlantiques de l'Angola. Son rêve disparaît avec le mystérieux crash de son avion, en 1959. De cette ambition d'une grande nation d'Afrique centrale, ne persiste que le nom.

J'ai l'impression que c'est tout le temps la guerre en Afrique, pourquoi faudrait-il se préoccuper de la Centrafrique ?

D'abord, il ne faut pas généraliser. De nombreux pays n'ont pas connu la guerre depuis leurs indépendances, comme le Gabon ou le Sénégal.

Cependant, l'histoire de la Centrafrique est mouvementée. En une cinquantaine d'années, le pays a perdu un futur chef d'Etat dans un crash suspect (Barthélémy Boganda) et a subi un empereur autoproclamé (Jean-Bedel Bokassa). Seul un de ses six chefs d'Etat est arrivé au pouvoir par les urnes.

Le dernier en date, Michel Djotodia, a été porté au pouvoir par une coalition hétéroclite d'environ 20 000 hommes : la Séléka ("coalition"). Parmi les rebelles, des Centrafricains venus du nord du pays, une région particulièrement délaissée, mais aussi de nombreux étrangers, mi-rebelles, mi-pillards, venus du Tchad et du Soudan. Des pays pauvres qui ont traversé plusieurs années de conflits. Une kalachnikov y est un moyen de subsistance. Ils se sont livrés à de nombreuses exactions.

C'est bien ce que je disais, rien de nouveau, alors ?

Oui, mais cette fois, les rebelles venus du nord sont presque tous musulmans, dans un pays très largement chrétien. Et, petit à petit, le conflit a pris une connotation religieuse.

Des paysans membres d\'un groupe d\'autodéfense contre les pillards, avec leurs amulettes, en Centrafrique, le 25 novembre 2013.
Des paysans membres d'un groupe d'autodéfense contre les pillards, avec leurs amulettes, en Centrafrique, le 25 novembre 2013. (JOE PENNEY / REUTERS)
 

Exaspérées par les pillages et les exactions, des milices anti-balakas (anti-machettes), groupes d'autodéfense de paysans chrétiens, se sont lancées dans des attaques contre d'anciens rebelles. Ils se sont aussi livrés à des exactions contre des civils musulmans. S'ensuit un cycle de représailles et de contre-représailles. Aujourd'hui, selon les autorités, 400 000 personnes se cachent dans la brousse, loin des villages, même s'il n'y a rien à manger.

A tel point que le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, a parlé d'un risque de génocide.

Sérieusement ? Un génocide, comme au Rwanda ?

Non. C'est exagéré.

Il y a un grand risque de représailles des chrétiens contre les musulmans du pays, assimilés aux anciens rebelles. Des voyous pourraient alors en profiter pour se livrer à des pillages. Mais, comme l'explique le président de Médecins sans frontières (MSF), Meguerditch Terzian, en déplacement en Centrafrique, "on parle de violences, d'agressions, mais pas de génocide".

En fait, si Laurent Fabius a parlé de génocide, c'est pour pousser la communauté internationale à réagir.

Pourquoi les Africains ne règlent-ils pas ce problème eux-mêmes ?

C'était bien l'idée de départ. La France, qui est plusieurs fois intervenue en Centrafrique depuis l'indépendance du pays, en 1960, est cette fois restée à l'écart. Elle s'est contentée de défendre ses ressortissants et l'aéroport. A charge pour une force africaine de s'interposer.

Seulement, cette force africaine est plombée par les difficultés logistiques et financières ainsi que par le manque d'entraînement de ses hommes. Elle s'est révélée incapable de désarmer les anciens rebelles et d'assurer la sécurité dans ce vaste pays. Rien que dans la capitale, Bangui, elle n'a pas pu empêcher les pillages menés par d'anciens rebelles, en août.

Voilà pourquoi l'ONU s'apprête à donner le mandat aux troupes françaises d'appuyer les troupes africaines. La tâche ne sera pas aisée. La Centrafrique est livrée à l'insécurité depuis de nombreuses années. A l'annonce de l'intervention française, de nombreux anciens rebelles ont fui en brousse. Mais qui ira les désarmer dans ces régions reculées ?

Pourquoi est-ce que c'est toujours à la France d'intervenir en Afrique ?

Pour une raison simple : la France est la seule puissance occidentale à disposer réellement de forces militaires en Afrique (au Gabon, à Djibouti, au Tchad, au Sénégal et en Côte d'Ivoire). "Les pays africains doivent assurer eux-mêmes leur propre sécurité. Mais nous ne pouvons les laisser seuls face aux risques et aux menaces qui, à terme plus ou moins rapproché, nous concerneraient directement", a résumé Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense.

Comme l'explique le général Vincent Desportes, directeur du Collège interarmées de défense (CID), "la France est le seul pays en état d'intervenir immédiatement pour stabiliser la situation. Il y a une espèce de responsabilité morale."

 Vous voulez me faire croire que la France intervient en Centrafrique sans y avoir d'intérêts ?

Bien sûr, l'affairisme en Afrique n'a pas disparu, comme le remarque Mediapart (article payant). Jean-Christophe "Papamadi" Mitterrand, Richard Attias, Claude Guéant et l'homme d'affaires Laurent Foucher ont ainsi essayé de s'attirer les faveurs du nouveau pouvoir à Bangui. Mais aujourd'hui, la Centrafrique n'est pas un partenaire économique de premier plan pour la France, à l'inverse du Gabon qui possède des réserves de pétrole, par exemple.

Paris a souligné à plusieurs reprises le risque de "somalisation" en Centrafrique. Autrement dit, l'effondrement de l'Etat et l'apparition d'une zone de non-droit propice aux trafics et à surtout l'installation de groupes islamistes. Bref, pour l'ONG International crisis group, c'est "l'intervention de la dernière chance" dans un pays devenu "ingouvernable".

J'ai eu la flemme de tout lire et j'ai scrollé vers le bas. ;) Vous pouvez me faire un petit résumé ?

La Centrafrique a une histoire mouvementée depuis son indépendance. L'arrivée d'une rébellion qui a pris le pouvoir a plongé le pays dans une grave crise. Composée majoritairement de musulmans, cette rébellion a attisé les tensions avec la population majoritairement chrétienne.

Paris dit redouter un génocide, mais le terme est excessif. Les troupes africaines sont dépassées et la France doit intervenir avec l'aval de l'ONU pour ramener la paix. La France dispose des seules forces pouvant intervenir rapidement et efficacement. Ses intérêts économiques dans le pays sont peu importants, mais elle a des intérêts stratégiques : préserver la stabilité de la région et empêcher l'installation de groupes islamistes.

 

Le format de cet article est très largement inspiré du travail d'un blogueur américain du Washington Post.