Intempéries dans l'Aude : y a-t-il eu une défaillance de Météo France ?

"Il y a une fragilité au niveau de la vigilance orange", a jugé lundi le porte-parole du ministère de l'Intérieur, Frédéric de Lanouvelle. Mais l'ampleur de l'événement était difficilement prévisible, se défend Météo France.

Une vue aérienne de Trèbes, dans l\'Aude, après les intempéries qui ont fait 11 morts dans le département, le 15 octobre 2018.
Une vue aérienne de Trèbes, dans l'Aude, après les intempéries qui ont fait 11 morts dans le département, le 15 octobre 2018. (SYLVAIN THOMAS / AFP)

Un lourd bilan et des critiques naissantes. Des intempéries ont fait onze morts et plusieurs disparus, lundi 15 octobre, dans l'Aude. Le département, placé en vigilance orange depuis dimanche en raison des fortes pluies et du risque d'inondations et de crues, est passé en vigilance rouge à 6 heures du matin – et ce alors que de fortes pluies et des crues étaient déjà en cours.

Une heure tardive, critiquée par certains habitants de l'Aude, lors de la visite du Premier ministre, lundi après-midi. "J'aimerais bien savoir quelle radio il fallait écouter pour avoir des consignes !" s'est ainsi ému un habitant du village de Villegailhenc. Des questions également posées par le porte-parole du ministère de l'Intérieur. "Il y a une fragilité au niveau de la vigilance orange", a estimé Frédéric de Lanouvelle sur LCI.

Au vu du témoignage de certains habitants, la vigilance rouge a été déclenchée trop tard.Frédéric de Lanouvellesur LCI

Pourquoi l'alerte a-t-elle tardé à évoluer ? Météo France aurait-il pu mieux anticiper ce phénomène climatique ? Franceinfo fait le point.

Un épisode méditerranéen exceptionnel…

Des orages brefs, localisés et très violents, accompagnés de pluies intenses : les "épisodes méditerranéens" ou "orages cévenols", comme celui survenu dans l'Aude, restent difficiles à prévoir. Ces phénomènes, qui se produisent trois à six fois par an en moyenne, se caractérisent par de fortes pluies "qui provoquent des inondations souvent rapides", explique Météo France. "L'équivalent de plusieurs mois de précipitations tombe alors en seulement quelques heures ou quelques jours."

Ces épisodes se produisent en général à l'automne, quand la mer Méditerranée est la plus chaude, favorisant une forte évaporation. Ces masses d'air chaud, humide et instable remontent vers le nord. Ici, une première dépression est arrivée du Maghreb et a rapporté de l'air chaud et humide, et une seconde est arrivée de l'ouest en drainant de l'air froid en altitude, explique à franceinfo Pierre Huat, prévisionniste chez MeteoGroup : "Au contact de cette masse d'air chaud et d'air froid, des orages se développent sur la Méditerranée, et particulièrement sur les reliefs."

… qui était difficilement anticipable

Une première alerte orange pluies et inondation a été émise dimanche soir pour l'Aude et les départements voisins. A ce moment-là, l'épisode méditerranéen est attendu, mais difficile de dire s'il sera particulièrement puissant.

On anticipe très bien l'arrivée du phénomène, mais on a du mal à prévoir son intensité.Pierre Huatà franceinfo

Cette fois, le phénomène météorologique est exceptionnel, avec des records de crue enregistrés dans le département. En cause : l'état stationnaire de la dépression orageuse. "Au lieu de s'évacuer très rapidement, la zone de précipitation a stationné quelques heures, en particulier au-dessus du département de l'Aude", explique Marc Pontaud, directeur de la recherche chez Météo France. "La dépression ne bougeait pas et un anticyclone présent sur l'Europe centrale a bloqué son avancée, confirme Pierre Huat. L'apport en air humide est donc resté constant, et a permis le renouvellement des orages au-dessus de l'Aude. On était dans une situation de blocage."

Cet épisode méditerranéen est exceptionnel car on a très rarement des cumuls aussi importants. Sans compter que cette zone est normalement peu touchée, contrairement aux Cévennes, au Var ou à la Corse.Pierre Huatà franceinfo

D'autant que "ces précipitations diluviennes sont arrivées sur un territoire qui avait déjà été en partie saturé par des pluies la semaine dernière, rappelle Emma Haziza, hydrologue experte en gestion du risque inondations. Il y a eu une réaction immédiate sur le plan hydrologique et l'eau s'est engouffrée partout." "Hier [dimanche] soir, au moment de la vigilance orange, on ne s'attendait pas à autant de cumul de précipitations. Entre minuit et 6 heures, il est tombé l'équivalent de trois mois de pluie. Quand on a vu cela, il a été décidé d'émettre à 6 heures une vigilance rouge", explique Christelle Robert, prévisionniste à Météo France. 

"Tout a été mis en œuvre pour alerter"

Mais, comme l'a souligné Edouard Philippe, lundi à Villegailhenc, le problème réside aussi dans la transmission de l'information en plein milieu de la nuit. "Quand on met des zones en vigilance orange, tout le monde ne se dit pas 'ça va passer en rouge'. Et quand ça passe en rouge dans le milieu de la nuit parce qu'on se rend compte que le phénomène devient plus intense, c'est compliqué d'être, non pas réactif – car les secours ont été réactifs –, mais de faire passer l'information à 2 heures du matin", a estimé le Premier ministre face à un habitant de Villegailhenc qui se plaignait de n'avoir eu aucune information durant la nuit à la radio.

"Je ne pense pas que ce soit lié à l'incompétence de Météo France mais à une difficulté d'évaluer [le phénomène météorologique]", a aussi appuyé sur LCI le porte-parole du ministère de l'Intérieur, Frédéric de Lanouvelle. "Je trouve indécente la polémique qui est en train de naître autour de Météo France, des services de l'Etat et des collectivités territoriales", s'est quant à lui indigné mardi matin, sur franceinfo, Eric Menassi, le maire PS de Trèbes, où six personnes sont mortes. "Tout a été mis en œuvre pour alerter, je vous l'assure, nous avons affaire à un dérèglement climatique qui amène des situations extrêmes", a-t-il assuré.

Pour s'informer, le public peut notamment se référer au site www.vigicrues.gouv.fr, qui scrute 22 000 km de cours d'eau en France. Le dispositif "Vigicrues Flash" permet aussi aux 10 000 communes éligibles en France de recevoir  par SMS notamment  des avertissements sur l'arrivée de crues soudaines, plus précis que les habituelles vigilances départementales.