COP21 : le cadre actuel de la négociation climatique "relève d'un aveuglement total"

Spécialiste de la diplomatie climatique, l'historienne et mathématicienne Amy Dahan analyse avec un œil critique le fonctionnement de la COP21. 

L\'entrée de la salle où se tient la 21e conférence des parties sur le climat, la COP21, jeudi 26 novembre 2015. 
L'entrée de la salle où se tient la 21e conférence des parties sur le climat, la COP21, jeudi 26 novembre 2015.  (LOIC VENANCE / AFP)
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Près de 200 pays autour de la table, des heures de négociations, des centaines de conseillers, de ministres, d'observateurs et d'experts mobilisés : la COP21, qui s'est ouverte lundi 30 novembre au Bourget, en région parisienne, se penche sur le destin de notre planète, menacée par le réchauffement climatique. Mais les Nations unies ont-elles les moyens de leurs ambitions ?

Directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe du Centre Alexandre-Koyré, Amy Dahan assiste à ces rencontres au sommet depuis 2004. Co-auteure de Gouverner le climat : 20 ans de négociations internationales (Les Presses de Sciences Po), elle souligne les défauts (nombreux) de la diplomatie climatique telle qu'elle se met en branle chaque année, à l'occasion de la conférence des parties.  

Francetv info : Dans le chantier de la lutte contre le réchauffement climatique, les Nations unies, à travers la COP21, sont-elles un peu à côté de la plaque ?
 
Amy Dahan : Ce processus de négociation est une fabrique de la lenteur. Dès lors qu'il est question de chercher le consensus entre 195 pays, cela implique d'occulter les points conflictuels. Ces points, on les retarde. On dit que l'on va créer des commissions pour les examiner, etc. D'année en année, on reporte ces questions. Par exemple, les mots "énergies fossiles" ne figureront pas dans le texte final et ne seront pas dans l'accord [ils apparaissent dans les contributions des Etats, mais l'accord de Paris doit définir le cadre juridique qui régira l'application de ces mesures et non les mesures elles-mêmes]. Ce processus a vite été caractérisé par ce divorce entre les discours, où l'on donne l'impression de prendre les choses en main, de relever le défi, etc., et la réalité des faits. 
 
Cependant, pour de nombreux pays en développement, pauvres notamment, il n'est pas question de supprimer ce processus. Car il s'agit de la seule arène dans laquelle ils peuvent s'exprimer. Ils sont donc très attachés au processus multilatéral, dans lequel ils ont une voix, alors qu'ils sont complètement ignorés dans les autres instances internationales. 
 
La question du climat n'est évoquée ni à l'OMC ni dans le cadre du traité transatlantique. Est-elle trop isolée ?
 
Une des critiques majeures que nous faisons au processus, c'est son enclavement : l'illusion que tout ce qui concerne le climat peut se traiter dans le seul cadre de la négociation climatique, alors que l'on sait très bien que la question climatique interfère avec d'autres enjeux. C'est le cas des questions d'énergie, du commerce, du développement, de l'urbanisation de la planète, de l'agriculture, intensive ou non, etc. Tous ces secteurs se répercutent sur les émissions de CO2. L'idée que l'on va résoudre ce problème en le cantonnant dans une négociation strictement environnementale relève d'un aveuglement total. Un aveuglement que certains ont entretenu par ailleurs : prenons l'exemple du retrait des Etats-Unis du protocole de Kyoto, à la fin des années 1990, début 2000. La direction de la convention n'en a pas pris acte du tout. On s'est dit "Attendons-les, ils vont revenir". Ce qu'ils n'ont pas fait. Cette attitude vis-à-vis d'un des premiers émetteurs mondial a considérablement décrédibilisé le processus.
 
La lutte contre le réchauffement climatique est un enjeu transversal. Si l'on développe aujourd'hui des villes sans tenir compte de la question du climat – du point de vue urbanistique, de la densité, de l'architecture ou de l'efficacité énergétique –, on repart pour cent ans dans la mauvaise direction. Tous les pays d'Asie, qui connaissent un boom d'urbanisation énorme, ont besoin de cette approche. C'est pour cela que la Chine est très importante. Tout comme l'Inde qui, pour le coup, n'est pas sur les bons rails.
 
Est-ce qu'on a tiré des enseignements de cet échec de Kyoto ?
 
Oui et non. Par exemple, on sait qu'il faut réduire les émissions rapidement pour limiter le réchauffement climatique à deux degrés. Mais on n'évoque pas directement les problèmes. Comment faire pour que l'Inde, qui veut se développer, qui compte 1,3 milliard d'habitants, bientôt 1,5 milliard, n'utilise pas son charbon ? Qui va l'aider à investir dans autre chose ? Il faut déplacer des masses financières énormes qui sont aujourd'hui investies dans les énergies fossiles. Il faut une réforme assez profonde de ces mécanismes. Prenons la question du financement : on parle de 100 milliards par an, mais personne ne s'accorde sur qui va payer, et à hauteur de combien. Ce chiffre a été promis à Copenhague, notamment pour éviter l'explosion totale de la conférence, mais où en est-on, en 2015 ? Six ans après, rien n'est réglé.
 
Or, nous avons besoin de financer l'adaptation des pays vulnérables, qui seront les plus impactés. Nous avons besoin d'aider les pays en émergence à se développer d'une manière propre, bas carbone. Les rapports des différents think tanks qui se sont penchés sur la question estiment qu'il faudra beaucoup plus d'argent : plutôt 500 à 600 milliards par an. Mais, là encore, ce n'est pas discuté et tout cela ne sera pas résolu cette année. La question de l'argent et des finances relève par exemple du FMI, de la Banque mondiale, de la régulation financière... Là-dessus, nous sommes en retard. 
 
Par ailleurs, il est d'ores et déjà acquis que la force juridique du texte sera très faible. Les Etats-Unis ont déclaré que leur ligne rouge était la suivante : que le texte adopté ne passe pas devant le Sénat, car la majorité républicaine y est hostile. Or, si c'est un traité et qu'a fortiori il y a protocole, il faudrait que le texte passe devant le Sénat... Des lignes rouges ont déjà été intériorisées.
 
La solution ne vient-elle donc pas de ces instances internationales, mais plutôt des Etats, capables d'amorcer des politiques ambitieuses individuellement ?
 
Certains Etats font beaucoup plus sur le plan intérieur que ce qui est envisagé dans ces accords généraux. Le plan dans lequel la Chine s'est engagé depuis six-sept ans répond à des problématiques intérieures du pays : il lui fallait résoudre la question énergétique en développant du renouvelable et de l'éolien plutôt que d'importer des énergies. Cela lui a permis d'inonder le monde avec son photovoltaïque. Alors qu'une partie de la population chinoise est très inquiète de la dégradation de l'environnement et de la pollution des villes, proposer un plan ambitieux assurait aussi une forme de stabilité politique au pouvoir. La Corée du Sud également a fait pas mal de choses.
 
Enfin, le Brésil est un pays qui, par rapport à sa puissance économique, émet beaucoup moins que nous. Il a développé des biocarburants, ne fabrique pas beaucoup de produits manufacturés et vend beaucoup de matières agricoles... Au final, le résultat, c'est que le pays affiche des émissions plutôt plus faibles que ce que l'on attend d'un pays émergent. 
 
Pour la première fois, les pays ont donné des engagements. Cela a-t-il permis de responsabiliser un peu plus les gouvernements ?
 
Il est vrai que c'est la première fois que tous les pays du monde (Nord et Sud) sont concernés par des engagements. Mais, pour l'instant, ce n'est rien de plus que des promesses. Elles doivent pouvoir être vérifiées, examinées par des scientifiques et des experts, que l'on sache comment cela est mis en œuvre et évolue. Sinon on va s'apercevoir dans quelques années qu'il y a eu des mensonges, ou des divergences entre ce qui a été promis et ce qui a été fait, etc. 
 
Evidemment, les pays qui émettent très peu, comme les petits pays d'Afrique, affichent des objectifs très ambitieux avec l'espoir d'avoir l'argent pour les mettre en œuvre. S'ils ne l'ont pas, ils ne pourront les tenir. A l'inverse, les pays pétroliers, comme l'Arabie saoudite, mais aussi la Russie, ont proposé des engagements bien trop faibles.
 
On parle de l'aspect contraignant ou non de ce texte, mais, dans l'absolu, les promesses ne sont pas négociées. Ne sera négociée qu'une déclaration générale actant qu'il faut rester sous les 2 degrés, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Des promesses qui ne sont pas suffisamment ambitieuses et qui ne nous engagent que pour, grosso modo, dix ou quinze ans ne garantissent rien. C'est pour cela que la clause de révision est extrêmement importante.
 
Existe-t-il quand même des raisons de se réjouir de la diplomatie climatique depuis 1992 ?
 
Ce processus a été utile, non pas pour ce qui y a été négocié, mais pour son "off". Tous les acteurs de la société civile, y compris les entreprises, qui y ont participé ont été sensibilisés d'une manière ou d'une autre. Il y a eu une prise de conscience générale de la problématique. Dans les années 1990, de nombreux pays étaient encore climatosceptiques ! Ils ne croyaient même pas dans le diagnostic scientifique, prétendaient qu'on voulait les empêcher de se développer. Aujourd'hui, aucun gouvernement ne tiendrait de tels propos. C'est important. Même si les avancées sont beaucoup trop lentes et ne sont pas à la hauteur de l'urgence climatique.