Sexe, drogue et cartes bancaires prépayées… Sur la messagerie sécurisée Telegram, des arnaques à portée de clic

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Sur l'application de messagerie Telegram, des escrocs appâtent leurs victimes avec des annonces frauduleuses. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

De nombreux escrocs utilisent une fonctionnalité de l'application de messagerie et réseau social dans le but de se faire passer pour des prostituées et ainsi réclamer de l'argent aux utilisateurs piégés.

La polémique sur le partage de vos données personnelles avec Facebook vous a convaincu de délaisser WhatsApp ? Vous n'êtes pas seul dans ce cas. L'un de ses principaux concurrents, Telegram, a indiqué le 12 janvier (article en anglais) avoir franchi la barre des 500 millions d'utilisateurs. Si vous en faites partie, prudence : en quelques clics, vous pouvez être exposé à des arnaques par dizaines.

Des escrocs ont en effet détourné l'une des fonctionnalités offertes par l'application de messagerie chiffrée pour publier des petites annonces. Services sexuels, livraison de drogue ou d'objets manifestement contrefaits à des prix défiant toute concurrence figurent dans ce "catalogue". Dans l'écrasante majorité des cas, il s'agit en fait d'arnaques utilisant un système de recharge de cartes bancaires prépayées pour soutirer plusieurs dizaines, voire centaines, d'euros à des victimes crédules qui se retrouvent sans aucun moyen légal de récupérer leur argent.

Des dizaines d'annonces illégales 

Créée en 2013 par les les frères Nikolaï et Pavel Dourov, Telegram s'est dotée à la mi-2019 d'une fonctionnalité inédite sur le marché des applications de messagerie chiffrées : la possibilité de créer et de rejoindre des "salons" de discussion géolocalisés. A l'époque, les équipes de Telegram vantaient une manière d'ouvrir "un nouveau monde de discussions de groupe géolocalisées pour des conférences, des festivals, des stades, des campus, ou pour discuter avec des gens qui ont l'habitude de se retrouver dans le même café".

En pratique, un coup d'œil aux groupes publics créés par les utilisateurs permet vite de constater que leur finalité est assez éloignée de la promesse initiale. Depuis la page d'accueil de l'application, il suffit d'ouvrir la section "Personnes à proximité" du menu principal et d'autoriser Telegram à accéder à la position géographique de son téléphone. En faisant défiler l'écran vers le bas, et à condition d'habiter dans une zone relativement dense en population, une poignée de groupes publics, dont certains portent des noms assez explicites, s'affichent à l'écran.

Exemples de groupes de discussion géolocalisés publics dans l'est de Paris et aux alentours d'Aix-en-Provence. (TELEGRAM)

Quel que soit le groupe choisi, il y a de fortes chances d'y retrouver un schéma identique : des utilisateurs tentent innocemment d'entamer une discussion, par le biais de messages noyés sous des photos érotiques ou pornographiques de jeunes femmes proposant des prestations sexuelles payantes. D'autres petits mots relayent des services de livraison de drogue à domicile, et plus rarement des ventes de vêtements ou de parfums.

Des photos de profils d'actrices porno

Toutes ces petites annonces illégales diffusées sur l'application ont plusieurs points communs. D'abord, leur prix imbattable : certaines proposent des offres baroques telles que "15 grammes de bon shit à 50 euros plus 30 minutes de pipe [fellation] et baise gratuit [sic]", là où un gramme de cannabis se monnaie en moyenne à 10 euros pour l'herbe et 7 euros pour la résine, selon les chiffres de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies datés de 2018.

Exemples d'escroqueries diffusées sur des groupes de discussion géolocalisés publics de la messagerie Telegram. (TELEGRAM)

Autre dénominateur commun : le mystère autour de l'identité réelle des auteurs de ces annonces. "Moi, je veux voir à qui je parle avant de prendre rendez-vous avec quelqu'un. Mais à chaque fois que j'essaie de lancer un appel vidéo avec une de ces personnes, elle refuse ou me réclame de l'argent pour accepter de décrocher", s'esclaffe Emil*. Cet ouvrier roumain de 44 ans, arrivé en France en 2006, raconte à franceinfo avoir pris contact avec plusieurs personnes via les groupes publics géolocalisés de Telegram, en espérant rencontrer des prostituées.

"Maintenant, je repère les arnaques facilement : ces comptes mettent souvent en photo de profil des portraits d'actrices porno. Mais je les connais presque toutes !"

Emil, utilisateur de Telegram

à franceinfo


Enfin, le mode de paiement réclamé est toujours similaire : "Dès qu'on te demande de régler avec des tickets Transcash, tu peux être sûr qu'il s'agit d'une arnaque", continue le quadragénaire, qui raconte prendre un malin plaisir à entrer dans le jeu des escrocs avant de dénoncer leurs mensonges.

Des recharges de cartes prépayées détournées

Plutôt qu'un paiement en espèces ou en cryptomonnaie, les prétendus prostituées et vendeurs de drogue demandent à leurs victimes de se rendre dans un bureau de tabac ou sur un site spécialisé pour acheter une recharge permettant d'alimenter en fonds leurs cartes de paiement prépayées.

Introduites en France à la fin des années 2000, ces cartes sont vendues dans des bars-tabacs, épiceries et kiosques à journaux. La plupart d'entre elles ne sont pas rattachées à un véritable compte bancaire sur lequel il est possible d'effectuer des virements ou des prélèvements. "Elles relèvent de la monnaie électronique et fonctionnent avec un système de préchargement : vous ne pourrez jamais dépenser davantage que le montant que vous y aurez chargé", explique à franceinfo Julien Lasalle, chef du service de surveillance des moyens de paiement scripturaux à la Banque de France.

Pour les escrocs, des petits gains à multiplier

"Cela peut avoir plusieurs avantages. Vous pouvez par exemple confier une carte prépayée à votre enfant avec un budget déterminé pour son argent de poche, ou en utiliser une uniquement pour vos achats en ligne : vous avez ainsi la garantie que même en cas de piratage, vous ne perdrez pas plus d'argent que vous n'en avez mis sur votre carte", abonde Rémi Domenge, responsable marketing de Transcash, l'une des entreprises qui commercialisent ces fameuses cartes, parfois vendues sans demande de justificatif d'identité. "Les cartes prépayées peuvent également poser des problèmes en matière de lutte contre la fraude et le blanchiment d'argent, dès lors que certains arrivent à alimenter leur carte en détournant des recharges achetées par d'autres chez les buralistes", ajoute Julien Lasalle.

Les victimes des arnaques postées dans les groupes sur Telegram sont en effet systématiquement invitées à photographier et à transmettre au vendeur un code, imprimé sur la facture de la recharge achetée. Ce qui permet ensuite aux escrocs de rajouter des fonds à leur carte prépayée, avant de disparaître dans la nature.

La législation empêche toutefois les malfaiteurs de profiter trop largement de ce système. "Les possibilités de rechargement de ces cartes sont encadrées par une directive européenne. Au-delà d'un certain montant, il n'est possible de les alimenter qu'à partir d'un moyen de paiement nominatif", précise Julien Lasalle. Les cartes Transcash disponibles sans pièce d'identité ne peuvent ainsi être alimentées que de 150 euros maximum par mois. De quoi pousser les escrocs à jongler entre les cartes anonymes pour espérer engranger des sommes conséquentes.

Une escroquerie à l'échelle mondiale

Ces arnaques aux cartes bancaires prépayées sont-elles répandues ? Contactés, les services de police et de gendarmerie dédiés à la lutte contre la criminalité numérique n'ont pas répondu aux sollicitations de franceinfo. Selon les données de la Banque centrale européenne, environ 3,7 millions de cartes prépayées étaient en circulation en France en 2019, sans qu'il soit possible de connaître la proportion de ces cartes utilisées à des fins malveillantes. Le phénomène ne touche en tout cas pas que la France, puisque la presse allemande (lien en anglais) et sud-africaine (lien en anglais) en font aussi état.

Afin de limiter les fraudes, Transcash insiste sur le fait que les "coupons ne sont pas une monnaie d'échange et ne doivent être utilisés que pour recharger sa propre carte". Un avertissement en ce sens est d'ailleurs imprimé sur les recharges émises par les buralistes. Julien Lasalle rappelle enfin quelques principes de base : "Dans chaque transaction, la moindre des choses est de s'assurer de la qualité de la contrepartie, et d'essayer d'avoir recours à un moyen de paiement difficilement contournable par des personnes malveillantes. Quand on parle de prostitution ou de trafic de stupéfiants, il est hélas difficile de s'assurer qu'on a affaire à une personne de confiance !" Malheureusement pour les victimes des escrocs de ces messageries, "il est difficile de pousser la porte d'un commissariat pour essayer de résoudre un litige commercial avec un vendeur de service illégal".

Egalement contactées, les équipes de Telegram n'ont pas donné suite à nos sollicitations. L'application invite toutefois ses utilisateurs à signaler par e-mail les contenus illégaux lorsque ceux-ci sont disponibles publiquement, ce qui est le cas des groupes de discussion géolocalisés.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.