"C'est grave pour la liberté d'expression" : le Syndicat des avocats de France s'alarme de la suspension temporaire de son compte Twitter

La suspension a été constatée entre lundi soir et mardi après-midi. En pleine grève des avocats, ce profil est très actif dans le mouvement contre la réforme des retraites.

Des avocats en grève contre la réforme des retraites, à Toulouse (Haute-Garonne), le 17 février 2020.
Des avocats en grève contre la réforme des retraites, à Toulouse (Haute-Garonne), le 17 février 2020. (ALAIN PITTON / NURPHOTO)

"Je suis extrêmement choquée", lance Estellia Araez, présidente du Syndicat des avocats de France (SAF), à franceinfo. Le compte Twitter du syndicat a été suspendu, lundi 17 février dans la soirée. "J'ai constaté la suspension vers 23 heures", précise l'avocate. Il a finalement été restauré le lendemain, en début d'après-midi.

C'est à travers ce profil que les avocats, en grève depuis sept semaines, relaient leur opposition à la réforme des retraites, débattue à partir de cette semaine à l'Assemblée nationale. Ils s'insurgent contre le projet de futur système universel, qui entraînerait un recul des pensions et le doublement, dans certains cas, des cotisations retraite des avocats. 

Des tweets contre la réforme des retraites

La SAF a rapidement suspecté que cette suspension était liée à sa contestation, sur le réseau social, de la réforme des retraites. Depuis plusieurs jours, le syndicat de la profession utilisait son profil pour interpeller les députés de La République en marche. Une vingtaine de parlementaires de la majorité ont été contactés, selon la présidente du SAF, avec à chaque fois un message identique : "Allez-vous voter la réforme des retraites qui n'a plus rien d'universelle et va asphyxier les avocats notamment [ceux] travaillant à l'[aide juridictionnelle], et donc empêcher l'accès au droit des classes populaires ?" Une interrogation également reprise par les sections locales du syndicat. 

"Si c'est en lien avec l'interpellation en nombre de certains députés LREM, nous sommes assez étonnés", a indiqué la présidente du syndicat, mardi matin. "J'espère que ce ne sont pas des signalements de certains députés. Si c'est [le cas], c'est extrêmement grave", s'est inquiétée dans un premier temps Estellia Araez. Une hypothèse balayée d'emblée par les députés "marcheurs". "Je ne peux pas imaginer une seule seconde que ce soit le cas", a affirmé Aurore Bergé, porte-parole de LREM, mardi matin, interrogée par franceinfo

Twitter mis en cause par le syndicat

Pour le syndicat, une autre explication est plausible : le fonctionnement de l'algorithme de Twitter. L'envoi répété de messages identiques peut potentiellement être considéré par le réseau social comme des spams. Dans son règlement, Twitter indique en effet que "la plupart des comptes que nous suspendons sont des comptes de spam, ou simplement de faux comptes". "Si un algorithme peut faire ça sans préavis, sans devoir expliquer le motif, c'est grave pour la liberté d'expression", s'emporte Estellia Araez. 

Après la restauration du compte, mardi vers 13 heures, le syndicat a eu la confirmation que c'est bien l'envoi de ces messages identiques qui était à l'origine de cette suspension. Dans un courrier adressé au syndicat, Twitter justifie cette décision par "la publication de manière répétée de tweets identiques".

Une forme de "censure"

La remise en ligne du compte n'a pas calmé l'indignation du syndicat. "Cela reste très problématique, même si ça a été rétabli en 12 heures", commente la présidente du syndicat. Dans un communiqué, le SAF dénonce "une atteinte d'une particulière gravité à la liberté d'expression et à la liberté syndicale", ajoutant qu'elle "illustre les dangers des mécanismes de censure automatisés"

Sur Twitter, la fermeture temporaire du profil avait déclenché de nombreuses réactions. Plusieurs internautes ont fait le parallèle entre cet événement et, à l'inverse, le maintien du compte de l'ex-députée LREM, Agnès Cerighelli, dont certains tweets récents ont été signalés au procureur de la République pour "provocation à la haine". 

"Il y a vraiment deux poids, deux mesures", commente la présidente du syndicat. "J'espère que Twitter va modifier ses règles, qui sont particulièrement floues. Elles laissent le pouvoir au réseau social de choisir, sans critère défini, ce qui peut faire l'objet d'une suspension", estime la présidente du syndicat.

L'organisation considère dans son communiqué qu'il s'agit d'une forme de "censure", particulièrement grave en pleine grève des avocats. "Cela nous interroge sur la façon dont on peut communiquer sur nos actions", s'inquiète l'avocate Virginie Marques, membre active du SAF, interrogée par franceinfo. Reste aussi que le compte a perdu tous ses abonnés, alors qu'il en comptait plus de 7 000 avant sa suspension, lundi soir.