Pourquoi "l’internet européen" d’Angela Merkel ne rime à rien

En visite en France, la chancelière allemande veut proposer à François Hollande de développer ce réseau pour protéger les citoyens européens. Francetv info vous explique pourquoi le projet a peu de sens.

La chancelière allemande Angela Merkel visite les locaux d\'une start-up à Berlin (Allemagne), le 7 mars 2013.
La chancelière allemande Angela Merkel visite les locaux d'une start-up à Berlin (Allemagne), le 7 mars 2013. (HANNIBAL HANSCHKE / POOL / AFP)

Peut-être a-t-elle été échaudée par l'écoute - présumée - de son téléphone portable par la NSA, l'agence de renseignement américaine. Désormais, Angela Merkel veut éviter que les Etats-Unis lisent ses mails ou ceux des citoyens européens.

La chancelière compte riposter lors du Conseil des ministres franco-allemand, organisé mercredi 19 février à Paris, en proposant à François Hollande de développer "un réseau de communications européen".

Dans une vidéo diffusée samedi sur son site officiel (en allemand), elle préconise cette solution afin, dit-elle, de mieux protéger les données personnelles des citoyens. Angela Merkel souhaite "que personne n'ait à envoyer des courriels et d'autres informations de l'autre côté de l'Atlantique", c'est-à-dire que les données ne transitent pas par les Etats-Unis dans le cas d'un échange intra-européen. Est-ce bien réaliste ? Francetv info vous explique pourquoi le projet a peu de sens à l'heure actuelle.

Parce que ça existe déjà

La proposition d'Angela Merkel a fait "hurler de rire" à La Quadrature du Net. "Un internet européen n'a aucun sens techniquement par rapport à la façon dont internet est distribué, estime Benjamin Sonntag, co-fondateur de cette association de défense des libertés sur internet, interrogé par francetv info. Globalement 100% du trafic entre pays européens ne passe pas par les Etats-Unis."

"Internet prend toujours le chemin le plus court possible et en Europe le réseau est très dense", explique le militant, également gérant d'une société d'hébergement : pas besoin donc de traverser l'Atlantique. "On essaye de rester proche parce que ça va plus vite et parce que c'est moins cher", confirme à francetv info Stéphane Bortzmeyer,  ingénieur-réseaux.

Garantir l'absence totale de passage des données par les Etats-Unis n'est pas impossible, estime-t-il, mais "cela demanderait des travaux considérables". Un "non-sens économique" selon La Quadrature du Net, qui ne serait pas non plus sans conséquence pratique, affirme à francetv info Ian Brown, directeur associé du centre de cyber-sécurité de l'université d'Oxford : "Cela réduirait la fiabilité et l'efficacité globale du réseau."

Parce que nous sommes trop dépendants des géants du web

Reste que les intentions exactes d'Angela Merkel ne sont pas claires. "Il est possible qu'elle ait commis une erreur technique, qu'elle confondait internet avec Gmail et Facebook", avance Stéphane Bortzmeyer. Deux géants du web, tous les deux américains.

Si la chancelière écrit au président français en envoyant un message d'une adresse officielle comme angela.merkel@bundeskanzlerin.de à francois.hollande@elysee.fr, l'échange devrait se faire directement de l'Allemagne à l'Hexagone, explique l'ingénieur réseaux. Mais "si tous les deux utilisent Gmail ou Facebook, la tâche sera beaucoup plus facile pour la NSA."

Problème : les internautes européens sont pour beaucoup dépendants de ces services, même si un certain nombre d'alternatives existent déjà, rappelle Benjamin Sonntag. Il cite en exemple les hébergeurs français Gandi et OVH, qui permettent à ceux qui le souhaitent d'avoir une adresse "made in France". Sauf qu'aucun de ces acteurs ne parvient pour l'instant à effrayer le mastodonte Google.

L'Etat a déjà tenté de répondre au problème par le passé, en finançant par exemple deux expériences de "cloud computing à la française", mais les projets ont fait face à de nombreuses critiques, rappelle Le Monde. Pour éviter de nouvelles mauvaises expériences, Stéphane Bortzmeyer recommande plutôt de financer une multitude de petits projets, sans cahier des charges ultra-rigide : “Neuf sur dix se casseront la figure, mais ça n'est pas grave.” Quoi qu'il arrive, le chemin sera long.

Parce qu’en l’état, ça ne sert à rien

Les propos d'Angela Merkel ne surprennent pas Ian Brown : les politiques vont certainement multiplier les initiatives du genre "si les Etats-Unis ne font pas de réforme significative, qui offre plus de protections pour la vie privée des non-Américains". "Mais apparemment Barack Obama a rejeté toutes les tentatives d'Angela Merkel de négocier un pacte de non-espionnage avec les Etats-Unis."

Toute tentative est-elle donc vaine ? C'est ce que semble affirmer Edward Snowden, l'ancien consultant de la NSA, à l'origine du scandale autour de la surveillance généralisée de l'agence de renseignement américaine. "La NSA va là où les données sont, a-t-il assuré dans une interview à la télévision allemande (en anglais). Bouger les données ne va pas résoudre le problème." L'agence a conclu des partenariats avec des géants du web, mais même si les échanges ne les concernent pas, elle a à sa disposition des moyens colossaux pour espionner les données.

Pour tenter de mettre un coup d'arrêt au phénomène, Benjamin Sonntag prône une solution radicale : "Il faut exiger des services secrets européens qu’ils arrêtent de collaborer avec la NSA." Car Français comme Allemands lui ont transmis des données, ont révélé le Spiegel (en anglais) et Le Monde. Le ministre de la Défense français a évoqué par le passé la nécessité pour l'Hexagone de recourir au "soutien américain" dans le renseignement, notamment en Afrique où la France est engagée. Difficile dans ces conditions de déclencher une guerre froide numérique.