Les vignerons français voient rouge contre l'Icann, le régulateur du net

Ils s'inquiètent de la possible création de noms de domaine en .vin et .wine, qui représente une menace pour les appellations protégées dans l'Hexagone.

La récolte des raisins dans une exploitation vinicole à Nuits-Saint-Georges (Côte-d\'Or), le 7 octobre 2013.
La récolte des raisins dans une exploitation vinicole à Nuits-Saint-Georges (Côte-d'Or), le 7 octobre 2013. (JEFF PACHOUD / AFP)

La France du vin défend ses domaines, y compris sur internet. Alliée aux viticulteurs hexagonaux, la nouvelle secrétaire d'Etat au Numérique, Axelle Lemaire, a demandé, lundi 23 juin, la suspension de l'attribution de nouveaux noms de domaine en .vin ou .wine. Une menace pour nos vins de France et de Navarre, estime la profession.

Axelle Lemaire ferraille donc avec l'Icann, l'organisme qui attribue la gestion de ces extensions et travaille au développement de variantes aux traditionnels .fr, .com ou .org. En effet, cet organisme de droit californien ne voit pas pourquoi il préserverait les indications géographiques protégées en Europe, comme les AOC (appellations d'origine contrôlée), ces labels qui garantissent l'authenticité d'un produit.

Les viticulteurs craignent les contrefaçons

Actuellement, seule une société américaine spécialisée dans les noms de domaine, Donuts, a fait acte de candidature pour gérer le .vin. Si l'Icann lui octroie la gestion, n'importe qui pourrait par exemple acquérir Champagne.vin auprès d'elle, s'alarment les professionnels. Aussi bien un respectable viticulteur qu'une multinationale de l'agroalimentaire ou un contrefacteur étranger. Et ce sans forcément vendre du véritable champagne.

"C'est avant tout un problème pour le consommateur, assure à francetv info Pascal Bobillier-Monnot, directeur de la Confédération nationale des producteurs de vins et eaux de vie de vin à appellations d’origine contrôlées (CNAOC). Il pourrait accéder à des sites sur lesquels il va acheter des produits qui n'auront peut-être rien à voir avec l'appellation concernée." Les vignerons réclament à la Commission européenne le blocage des sites litigieux si le projet va à son terme.

Le précédent amazonien

La France a donc sonné le tocsin et elle n'est pas seule, rappelle le Financial Times (en anglais) : elle a de son côté le Royaume-Uni, l'Italie, l'Espagne et la Commission européenne. Mais dans le camp d'en face, les Etats-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ne veulent pas entendre parler d'une protection de ces indications géographiques.

Cette bataille n'est pas une première pour l'Icann. Pour la pizza italienne, c'est trop tard. Le .pizza a déjà été attribué, regrette le leader du Mouvement 5 étoiles, Beppe Grillo, sur son blog (en italien). Mais un feuilleton similaire a eu lieu en Amérique du Sud autour du .amazon, convoité par le géant américain de la vente en ligne. "Il y a eu un gros clash entre les gouvernements et l'entreprise, raconte à francetv info Pierre Bonis, directeur général adjoint de l'Afnic, qui gère les domaines en .fr. Les premiers estimaient qu'on privatisait l'Amazone, les seconds argumentaient qu'officiellement, aucune région ne s'appelle Amazon". Le site de vente en ligne n'a finalement pas eu gain de cause.

Une affaire de gros sous

Les enjeux sont d'abord économiques. Pour l'Icann notamment, car tout dépôt de dossier pour la gestion d'une extension coûte 185 000 dollars, rappelle Rue 89 : l'organisme a déjà reçu des candidatures pour 2 000 noms de domaines, explique le Financial Times.

"C'est du racket", dénonce Pascal Bobillier-Monnot, qui vilipende "une opération commerciale et financière". Du côté des viticulteurs, aussi, la tension est montée d'un cran, car le marché de la vente de vins en ligne rapporte gros : 700 millions d'euros l'année passée en France, précise à francetv info Yann Le Goaster, directeur de la Fédération des grands vins de Bordeaux : "C'est devenu incontournable, cela représentera des milliards à moyen terme." Pas question donc de risquer de se faire piquer des parts de marché sur la toile.

Un enjeu politique pour la France

Mais la France en a aussi fait une question politique. Au premier jour du sommet de l'Icann, à Londres (Royaume-Uni), Axelle Lemaire a menacé de boycotter le processus de réforme de l'institution si le .vin et le .wine n'étaient pas suspendus.

Un moyen de faire grimper la pression, alors que la France pousse pour une nouvelle gouvernance de l'Icann, encore pour l'instant sous tutelle américaine, mais dont les décisions s'imposent au niveau mondial. Axelle Lemaire plaide pour une supervision par une assemblée générale regroupant experts, acteurs économiques, représentants de la société civile et des Etats, explique Le Figaro.

Surtout, les autorités mettent dans la balance le très contesté traité de libre-échange transatlantique, toujours en négociation entre l'UE et les Etats-Unis. "Cette décision pourrait mettre en péril les discussions actuellement en cours sur le partenariat", prévenait récemment Axelle Lemaire et ses collègues Stéphane Le Foll et Laurent Fabius. Les raisins de la colère pourraient bien déborder du simple terrain virtuel.