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Google : l'effet boomerang du "droit à l'oubli numérique"

Des médias britanniques accusent le géant américain d'entrave à la liberté de la presse, après la suppression de certains de leurs articles de l'index européen du moteur de recherche.

Article rédigé par Marie-Violette Bernard
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
Google a retiré des articles de presse de son index européen, en application de la loi européenne sur le droit à l'oubli, provoquant une polémique, mercredi 2 juillet. (GEORGES GOBET / AFP)

Google comptait bien caresser ses utilisateurs dans le sens du poil. C'est raté : son dispositif pour faire valoir le "droit à l'oubli numérique" – la possibilité de supprimer du moteur de recherches des informations personnelles – fait déjà des mécontents. Le géant américain a mis en ligne, fin mai, un formulaire qui permet à l'internaute de signaler une page qu'il souhaiterait voir effacée. Quelque 70 000 demandes ont déjà été effectuées. Cette semaine, première application : certains articles des sites britanniques du Guardian, de la BBC et du Daily Mail ont été supprimés de l'index européen du moteur de recherche. Les éditeurs en ligne dénoncent le manque d'efficacité et de justesse de la procédure. Quelles sont selon eux les faiblesses de ce droit au retrait de liens "compromettants" ?

Le droit à l'oubli entrave la liberté de la presse

Six contenus du Guardian ont "complètement disparu" du moteur de recherche. Trois concernaient l'arbitre écossais Dougie McDonald, qui avait démissionné en 2010 après avoir menti sur les raisons pour lesquelles il avait accordé un penalty. Six liens de la BBC ont également été supprimés de l'index de Google. Tous pointaient vers un contenu portant sur la chute de Stanley O'Neal, ancien PDG de la banque Merril Lynch, accusé d'avoir fait subir des pertes colossales à sa firme en se lançant dans des investissements risqués. Dans les deux cas, Google a envoyé une notification aux éditeurs, sans expliquer le fondement de sa décision.

Pour les médias britanniques, ces restrictions relèvent de la "censure" et constituent une entrave à la liberté de la presse. "Personne n'a affirmé que ces histoires étaient fausses, biaisées ou imprécises. Mais on les rend malgré tout très difficiles à trouver", dénonce le Guardian, qui dit ne disposer d'aucun recours contre le moteur de recherche. "En bloquant ce lien, Google a confirmé les peurs des médias, qui craignaient que le 'droit à l'oubli' soit utilisé pour entraver la liberté d'expression", renchérit Robert Peston sur le site de la BBC (en anglais). Le Daily Mail (en anglais), lui aussi visé par ce blocage, compare quant à lui cette mesure au fait de "se rendre dans une bibliothèque pour y brûler des livres".

La censure est facile à contourner

L'efficacité de la procédure mise en place n'est pas prouvée. Bien au contraire. "Le blocage de contenu ne fonctionne que si vous recherchez le nom ou les termes exacts concernés par la requête déposée auprès de Google", explique le Huffington Post UK (en anglais), soulignant la portée très limitée de cette restriction.

Une simple recherche sur "l'arbitre écossais qui a menti" ou sur l'article du Guardian qui dénonce la pratique de Google permet ainsi de retrouver les trois publications sur Dougie McDonald, en théorie bloquées. La décision de la Cour européenne de justice ne vise en effet pas à supprimer ces contenus du web, mais simplement à les faire disparaître du moteur de recherche le plus utilisé par les internautes.

Ces restrictions ne s'appliquent en outre qu'en Europe : en se connectant à Google.com, la version américaine du site, les articles bloqués se trouvent à nouveau en tête des résultats affichés. "On se retrouve avec un bouton suppression sur internet qui ne fonctionne pas", poursuit le Huffington Post UK.

La mesure se retourne contre ceux qui voulaient être oubliés

Le "droit à l'oubli" crée un "effet Streisand", c'est-à-dire la surmédiatisation d'une histoire que l'on cherche justement à éteindre ou à étouffer. "On a voulu censurer ces histoires, dont les détails se retrouvent maintenant à nouveau exposés", souligne le Guardian (en anglais). L'affaire Dougie McDonald fait ainsi l'objet de nouveaux articles, qui remettent sur le devant de la scène des faits datant d'il y a près de quatre ans.

Kevin Drum, journaliste à Mother Jones (en anglais), se demande même si la "réaction étonnamment rapide de Google à la décision de l'Union européenne n'a pas précisément pour but de provoquer ce genre de retour de bâton". Le géant du net, opposé à la décision de la Cour européenne, comptait à l'origine avertir les internautes si des liens étaient retirés de son index européen.

Capture d'écran de la mention affichée en bas des pages de recherche de Google portant sur des individus. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCETV INFO)

Un pied de nez à la Cour européenne de justice, qui a estimé que cette mise en garde ne respectait pas "l'esprit" de sa décision, en incitant ouvertement les internautes à aller chercher ailleurs les liens disparus, explique le magazine américain Forbes (en anglais). Le moteur de recherche a, depuis, décidé d'afficher la mention : "certains résultats peuvent avoir été supprimés conformément à la loi européenne sur la protection des données" en bas de toute recherche portant sur un individu, exception faite des célébrités. Mais en prévenant directement les médias du retrait de leurs articles, il semblerait bien que Google ait trouvé un autre moyen d'alimenter la polémique.

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