Comment un prof a piégé ses élèves plagiaires

Sur son blog, un professeur de lettres parisien raconte comment il a distillé sur le web de fausses informations autour d'un poème méconnu pour prendre ses élèves en flagrant délit de plagiat.

Un professeur de lettres a piégé ses élèves en glissant de fausses informations sur internet. Ici, un élève planche sur le sujet de philosophie au bac.
Un professeur de lettres a piégé ses élèves en glissant de fausses informations sur internet. Ici, un élève planche sur le sujet de philosophie au bac. (MARTIN BUREAU / AFP)

"Comment j'ai pourri le web", écrit malicieusement "Loys". Ce professeur de lettres rapporte sur son blog, La vie moderne, comment il a distillé de fausses informations sur internet à propos d'un poème inconnu de Charles de Vion d'Alibray afin de piéger ses élèves, adeptes du pompage sur Wikipedia. Une expérience signalée jeudi 22 mars par Arrêt sur images

Joint par téléphone, l'auteur du post (qui avait plus de 175 000 vues jeudi soir), Loys Bonod, 36 ans, affirme être enseignant au lycée Chaptal, dans le 8e arrondissement de Paris. Il explique être plutôt "un geek" et ne veut pas passer pour un "réac", mais regrette que les "élèves n'arrivent pas à penser par eux-mêmes".

Des syntaxes identiques dans plusieurs copies

Sur son blog, il raconte : "Pendant ma première année au lycée, j'ai donné à mes élèves de première une dissertation à faire à la maison. Avec les vacances scolaires les élèves avaient presque un mois pour la rédiger : c'était leur première dissertation de l'année."

Constat à la lecture des copies : "Je me suis aperçu que des expressions syntaxiquement obscures étaient répétées à l'identique dans plusieurs copies." Après un tour sur Google, le prof dégotte un corrigé vendu 1,95 euro sur un sujet voisin.

Lors d'une épreuve sur table, rebelote. Un élève "avait utilisé son smartphone pendant le cours et recopié le premier corrigé venu sur Google". Une technique de triche redoutée des examinateurs.

Une petite expérience

Moralité : "J'ai donc décidé de mener une petite expérience pédagogique l’année suivante : j'ai pourri le web !" D'abord, l'enseignant sélectionne "un poème baroque du XVIIe siècle, introuvable ou presque sur le web. L'auteur en est Charles de Vion d'Alibray." Ensuite, il modifie la notice Wikipedia. Il glisse que l'amour "célèbre et malheureux" du poète pour "Mademoiselle de Beaunais donne à sa poésie, à partir de 1636, une tournure plus lyrique et plus sombre". Anne de Beaunais (comme "bonnet d'âne") n'existe pas.

Puis, selon son récit, il se fait passer pour un élève, pose des questions sur ce poème et y répond sous un autre pseudo. Il rédige aussi un corrigé avec quelques fautes d'orthographe, et propose son texte sous le pseudo Lucas Ciarlatano à des sites vendant des corrigés payants (Oodoc et Oboulo). Loys Bonod se préoccupe enfin de référencement en diffusant des liens.

51 élèves sur 65 marchent dans l'entourloupe

A la rentrée, c'est le grand test. Le prof donne un devoir sur le poème. Bingo ! 51 élèves sur 65 "ont recopié à des degrés divers ce qu’ils trouvaient sur internet", alors que d'après le professeur, les élèves n'avaient pas de recherche à faire. "J'ai rendu les copies corrigées, mais non notées bien évidemment - le but n'étant pas de les punir -, en dévoilant progressivement aux élèves de quelle supercherie ils avaient été victimes. Ce fut un grand moment : après quelques instants de stupeur et d'incompréhension, ils ont ri et applaudi de bon cœur."

Et l'enseignant de conclure : "Les élèves au lycée n'ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l'égard d'internet va même à l'encontre de l'autonomie de pensée et de la culture personnelle que l'école est supposée leur donner."

Les moyens de tricher se multiplient

Au téléphone, l'enseignant se dit "un peu surpris" de voir l'impact pris par sa petite expérience largement relayée sur les réseaux sociaux, alors qu'il n'a pas de "compte Facebook ou Twitter (...). C'est marrant que les gens s'intéressent autant à ça." Alors qu'on lui demande de former des "élèves mûrs", à "l'esprit critique", des "citoyens", il regrette que les élèves préfèrent se reposer sur le web lors d'un exercice réclamant de la réflexion personnelle.

Il relève que les moyens pour tricher sont aujourd'hui démultipliés. "Il y a des collègues qui ne se rendent pas compte." Pour lui, sa petite expérience, "c'est de l'éducation internet".