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Un ancien trader de la Société Générale de 1999 à 2006 a témoigné vendredi en faveur de Jérôme Kerviel

"Sa hiérarchie directe ne pouvait pas ignorer totalement ses agissements", a affirmé Benoît Taillieu, 34 ans. Il assure "parler en toute liberté" contrairement aux autres témoins entendus au procès car il s'est "totalement retiré du monde de la finance".Hier, un ancien collègue de Jérôme Kerviel est venu dire qu'il ne lui trouvait aucune excuse.
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Jérome Kerviel, ex-trader à la Société générale, au tribunal de Paris le 08 juin 2010 où il est jugé pour fraude (AFP/JACQUES DEMARTHON)

"Sa hiérarchie directe ne pouvait pas ignorer totalement ses agissements", a affirmé Benoît Taillieu, 34 ans. Il assure "parler en toute liberté" contrairement aux autres témoins entendus au procès car il s'est "totalement retiré du monde de la finance".

Hier, un ancien collègue de Jérôme Kerviel est venu dire qu'il ne lui trouvait aucune excuse.

Cet ancien collègue trader de Jérôme Kerviel a en effet déposé à charge jeudi au troisième jour du procès. Il a notamment lancé : "Ses actes, je ne les explique pas, je suis déçu par son comportement", affirmant que "tous les traders ont des limites à respecter".

Cet ancien collège, âgé de 31 ans, était le seul des quatre ex-collaborateurs du prévenu appelés jeudi comme témoins à s'être présenté au tribunal. Interrogé par le président, il a notamment affirmé ne pas être au courant de pratiques de trading appliquées par Jérôme Kerviel, telles que le transfert de résultat d'une année sur l'autre.

"Je suis très surpris", a rétorqué Jérôme Kerviel, glissant dans sa réponse un "c'est évident" un rien arrogant qui a agacé le président. "Mettez-vous dans le crâne que rien n'est évident dans ce dossier", lui a-t-il rappelé.

2e jour du procès : Kerviel "faisait de l'argent pour la banque"
Au 2e jour de son procès mercredi, Jérôme Kerviel a déclaré avoir agi dans le but de "faire de l'argent pour la banque".

Comme la veille, le tribunal étudiait les limites supposées assignées aux traders pour leurs prises de positions sur les marchés financiers.

Il a confirmé avoir pris des positions à risque vertigineuses de 2005 à 2008 sur des indices boursiers européens, ayant atteint plus de 49 milliards d'euros.

Mais l'ancien trader a également accusé ses supérieurs à la Société Générale de lui avoir demandé de prendre des positions spéculatives de plus en plus importantes.

Le tribunal correctionnel de Paris examine les limites supposées des engagements sur les marchés financiers qu'il a pulvérisées. L'ancien trader de la Société Générale a admis dans l'enceinte du tribunal ce qu'il avait déjà reconnu: il a exagéré, pulvérisé les limites, pris des "engagements fictifs". Mais il a aussi répété que sa hiérarchie savait et encourageait les "stratégies de trading" qui rapportent de l'argent.

Jérôme Kerviel a également déclaré que l'équipe de huit traders à laquelle il appartenait dépassait "quasiment tous les jours" la limite de 125 millions d'euros de risques cumulés admise par la banque: "On recevait un mail tous les matins, nous informant d'un dépassement" (...), mais on n'avait "jamais de remontrance sur les dépassements de limites", a-t-il assuré.

Il a aussi reconnu avoir "saisi des opérations fictives" pour ajuster artificiellement ses positions. "Les techniques, le système, je ne les ai pas inventés", a-t-il affirmé, répétant ce qu'il a dit durant l'enquête. Lorsque le président lui a demandé s'il était dans son mandat de prendre pour des milliards de positions sur les marchés financiers, il a répondu: "Non, probablement pas (...). Mais, répète-t-il, "l'objectif était de gagner de l'argent pour la banque".

"J'ai appliqué d'année en année une stratégie de trading qui a fonctionné, les résultats n'ont cessé de grandir", a-t-il rappelé, estimant "rigolo" qu'on lui ait reproché en 2005 d'avoir fait un bon résultat en prenant des positions spéculatives et qu'on lui demande de "refaire la même chose" l'année suivante parce que c'était "vachement bien".

Plusieurs témoins sont venus déposer mercredi, parmi lesquels un ancien patron de Jérôme Kerviel, Jean-Pierre Mustier, et un ancien président de l'Autorité des marchés financiers, Jean-François Lepetit.

Kerviel, première audience
Mardi, à l'ouverture de son procès, Jérôme Kerviel, le seul prévenu dans l'affaire, s'est montré combatif, assurant que ses supérieurs ne pouvaient ignorer les opérations qu'il passait. "Tout se voit, tout s'entend" dans une salle de marchés, a-t-il déclaré devant le tribunal, lors de la première audience consacrée à l'étude de sa personnalité.

Donnant le ton de la défense de Jérôme Kerviel, son avocat Olivier Metzner a fait projeter sur grand écran un plan de la salle dans laquelle travaillait son client. Traders alignés, proches les uns des autres, et "cinq hiérarques" à proximité, a remarqué l'avocat. A la question de savoir s'il était "possible qu'un Kerviel solitaire" passe des ordres pour des milliards d'euros sans que personne ne sache rien, l'ancien trader a répondu "impossible, pas pendant plus d'une journée en tout cas".

L'ancien trader a déclaré que les "encouragements de ses supérieurs l'avaient incité à "continuer" dans sa stratégie de prises de position, qui allait s'avérer extrêmement risquée. Le jeune homme a admis avoir commis des erreurs et perdu le sens des réalités. Il reconnaît aussi avoir enregistré des opérations fictives pour camoufler des engagements réels, mais assure que c'était monnaie courante et affirme surtout que ses supérieurs savaient.

Trois semaines de débats
Pendant près de trois semaines, les avocats de la Société Générale, partie civile, vont batailler pour que les rôles ne soient pas inversés: ce n'est le procès ni de la banque, ni des marchés financiers et de la spéculation débridée, disent-ils, mais d'un employé indélicat qui a menti et mis son entreprise en péril.

Poursuivi pour faux, usage de faux, abus de confiance et intrusion frauduleuse dans un système de traitement automatisé des données, Jérôme Kerviel encourt jusqu'à cinq ans de prison et 375.000 euros d'amende.

La Société Générale se dit victime d'une fraude
Selon l'accusation, Jérôme Kerviel a outrepassé son mandat dans d'énormes proportions, en prenant sur les marchés financiers, à l'insu de sa hiérarchie, des positions spéculatives qui ont atteint des dizaines de milliards d'euros. Il a enregistré des opérations fictives pour dissimuler ses engagements réels, et déjoué les contrôles à l'aide de fausses explications et faux documents.

Au terme de l'instruction menée par les juges Renaud van Ruymbeke et Françoise Desset, il a été établi que Jérôme Kerviel, entré en 2000 à la Société Générale et devenu trader en 2005, avait fait exploser les limites tout au long de 2007.

Mais ce n'est qu'en janvier 2008 que la banque dit avoir découvert le pot-aux-roses : près de 50 milliards de positions prises sur des indices boursiers européens, qu'elle a dû solder dans l'urgence et dans un contexte défavorable. Résultat: une perte sans précédent qui a conduit le trader devant la justice.

Un assistant trader a été mis en examen, puis blanchi. Un courtier a été soupçonné, plusieurs supérieurs hiérarchiques du trader ont été licenciés, et la Société Générale a été sanctionnée par la commission bancaire, d'une amende de quatre millions d'euros, pour les défaillances de son système de contrôle.

"Positions", "débouclages", "front office"...

Trader
: opérateur qui passe des ordres d'achats et de ventes de titres sur les marchés.

Front office: la salle de marché, où sont gérés les ordres d'achat ou de vente passés par les clients de la banque ou de la maison de courtage.

Middle office: département qui assure le suivi de la situation des opérateurs, contrôle la conformité des opérations avec la réglementation et transmet les ordres passés au back office, qui les traite et vérifie également leur conformité.

Contrat à terme ou future : contrat qui prévoit qu'un acheteur acquerra un titre financier à une date et un prix fixés d'avance. Les contrats acquis par Jérôme Kerviel portaient essentiellement sur trois indices boursiers européens phares, le Footsie (Londres), le Dax (Francfort) et l'Eurostoxx (indice européen).

Warrant: contrat qui donne la possibilité à un investisseur d'acheter ou de vendre un produit financier à une date et un prix donnés. Le warrant ne contraint pas l'investisseur à réaliser l'opération, contrairement au future.

Positions: il s'agit de vendre ou d'acheter sur un marché à terme. La plupart des positions prises par les opérateurs de marché sont dites couvertes, c'est-à-dire qu'elles sont compensées par une opération équivalente en sens inverse (vente ou achat). Mais, dans le cas de Jérôme Kerviel, les positions qui ont posé problème n'étaient pas couvertes.

Débouclage: lorsqu'un trader souhaite se dégager d'une position non couverte, qui l'expose à un risque de perte, il peut la déboucler. Il tente alors de céder sur le marché les produits financiers qu'il a acquis ou d'acheter des titres qui vont lui offrir une couverture.

Dans le cas de Jérôme Kerviel , il a fallu que la Société Générale vende sur le marché des contrats à terme qui l'engageaient à acheter pour environ 30 milliards d'euros de produits, à un prix unitaire supérieur à leur cours de l'époque, compte tenu de la forte baisse des marchés. Cela explique la perte subie par la banque.

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