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Le Parti pirate, un ovni à l'abordage des législatives

Fort du succès de son homologue allemand, la formation présente 101 candidats dans 37 départements en juin. Rencontre avec ces nouveaux venus des scrutins qui prônent la démocratie directe.

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France Télévisions
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Un membre du Parti pirate, le 23 mai 2012 à Paris. (THOMAS BAIETTO / FTVI)

Dans les allées du marché Monge, dans le 5e arrondissement de Paris, les tracts du Parti pirate distribués mercredi 23 mai ne laissent pas indifférents. Un élégant à lunettes esquive le papier puis se retourne vers la candidate aux législatives, Véronique Bover Sayous, lorsque celle-ci prononce le nom de son parti. "Mais c'est quoi ça ?", lance-t-il, interloqué.

Pas suffisant pour embarrasser Benjamin Schlumberger, son suppléant dans la 2e circonscription de Paris. L'étudiant de 25 ans assume le côté incongru du nom de sa formation qui, fondée pour défendre les libertés individuelles sur internet, tente aujourd'hui d'élargir son propos. "On aurait pu s'appeler Union pour une démocratie nouvelle, mais c'est tellement galvaudé."

Si la surprise domine, l'hostilité n'est pas loin chez les passants. "Ce n'est pas très sérieux, internet, ce n'est pas toute la vie", critique un quadragénaire. Une militante du Front de gauche râle contre cette énième candidature. "Il y a 18 panneaux de candidats dans la circonscription, et vous savez qui on se fane ?", bougonne-t-elle, faisant référence à Jean Tiberi, le député UMP sortant.

"Merci les Allemands"

Heureusement pour nos deux candidats, l'accueil est parfois positif. Derrière son étal à bijoux, Saygi chausse ses petites lunettes pour lire attentivement le tract. Quelques mètres plus loin, Patrice est à deux doigts d'être convaincu. "Ce que j'aime bien, c'est ce regard lucide, indépendant, qui n'est pas englué dans des idéologies figées", explique-t-il. D'autres sont même des familiers du mouvement. "Le Parti pirate, bien sûr que je connais, 30 000 adhérents (lien en allemand) en Allemagne, ça c'est un parti", s'enflamme un soixante-huitard au crâne dégarni.

Véronique Bover Sayous, candidate pirate dans la 2e circonscription de Paris, le 23 mai 2012 à Paris. (THOMAS BAIETTO / FTVI)

"Merci les Allemands, sinon, on aurait du mal", confesse Benjamin Schlumberger. Outre-Rhin, le Piraten Partei a remporté 8,9% des voix aux élections régionales de Berlin en septembre 2011, comme le raconte Le Monde.fr. Place Monge, les candidats pirates comptent profiter de ce succès et présentent systématiquement leur mouvement comme la "troisième force politique en Allemagne"; sans aller toutefois jusqu'à préciser qu'il ne s'agit que d'un sondage.

"La démocratie la moins représentative possible"

Né en Suède en 2006, le Parti pirate, qui compte des antennes un peu partout dans le monde, a été créé pour défendre les droits des internautes et militer pour la légalisation du partage en ligne. En France, nombre d'adhérents ont rejoint le parti lancé en 2009 pour protester contre les lois Dadvsi, Hadopi et Loppsi.

Aujourd'hui, la formation a élargi ses positions. "Nous ne sommes pas un parti qui ne s'intéresse qu'à internet", rappelle Maxime Rouquet, 26 ans, coprésident du Parti pirate français. De fait, ce qui le fédère, c'est davantage un profond ras-le-bol vis-à-vis de la politique traditionnelle, jugée opaque et inadaptée à la société actuelle.

Le Parti pirate aimerait modifier en profondeur le fonctionnement des institutions françaises, pour les rapprocher de la démocratie directe athénienne et donner plus de place aux citoyens. "Nous sommes pour la démocratie la moins représentative possible", résume Véronique Bover Sayous, qui a rejoint le mouvement après avoir travaillé avec les "indignés". Ainsi, un député pirate informerait publiquement ses électeurs de toutes ses décisions et n'hésiterait pas à les consulter très régulièrement.

Cinq grands thèmes pour les législatives

En attendant de réécrire la Constitution, le Parti a dégagé cinq grands thèmes de campagne pour les législatives : le partage non-marchand, la lutte contre le fichage abusif, l'indépendance de la justice, la transparence de la vie politique et l'ouverture des données publiques. Ses candidats s'engagent également, s'ils sont élus, à signer la charte éthique élaborée par l'association anticorruption Anticor.

Votés par les adhérents, ces cinq axes constituent un socle pour ce parti qui se veut ouvert à toutes les opinions politiques. Le Parti pirate n'a pas vocation à se prononcer sur tous les thèmes, préférant respecter les convictions personnelles ou prendre le temps d'élaborer un consensus dans ses rangs. "J'ai le droit de dire que je suis plutôt pronucléaire et on ne me tape pas dessus", plaisante Benjamin Schlumberger.

Pas d'alliance possible

Pour cette première expérience électorale à l'échelon nationale, les "pirates" présentent 101 candidats, dans 37 départements."Notre objectif, c'est de montrer que le Parti pirate existe et qu'il est un moyen très efficace d'amener nos idées sur le devant de la scène", détaille Maxime Rouquet, déjà candidat en 2009 dans la 10e circonscription des Yvelines.

Du côté des alliances, le parti ne soutient que des candidats qui reprennent l'intégralité de son programme. "Dans l’absolu, on serait tout à fait ouvert à travailler avec d’autres formations politiques, mais dans la pratique, ce n’est absolument pas envisageable", résume Maxime Rouquet, qui regrette que les autres partis politiques refusent de se plier aux mêmes exigences de transparence.

Le difficile financement de la campagne

L'autre objectif est d'accéder au financement public. Pour cela, 50 de ses candidats doivent obtenir plus d'1% des suffrages exprimés dans leur circonscription. Pour le moment, le parti, dont le budget était de 4 000 euros en 2011, ne peut pas financer ses candidats et les invite donc sur le site de campagne à faire une campagne "zéro euro", en demandant par exemple aux électeurs d'imprimer eux-mêmes le bulletin de vote (comme ici).

Des candidats pirates de la région Ile-de-France à Paris, le 23 mai 2012. (THOMAS BAIETTO / FTVI)

Certains font donc très peu campagne. Mais d'autres ont décidé d'entamer leurs économies pour imprimer bulletins, professions de foi et affiches. Dans la 2e circonscription de Paris, Véronique Bover Sayous va dépenser 3 000 à 5 000 euros pour sa campagne. "Si nous avions fait une campagne à 0 euro, avec François Fillon [UMP] et Axel Kahn [PS] en face, nous aurions zéro visibilité", argumente cette metteure en scène de profession.

Objectif européennes 2014

Avec ces moyens plus que modestes, le Parti pirate a donc peu de chance d'obtenir un siège de député en juin. Mais l'essentiel est ailleurs. Ces législatives ont déjà permis de faire progresser le nombre d'adhérents, de 200 début avril à 500 aujourd'hui. Elles vont également servir à préparer les élections européennes de 2014, dont le mode de scrutin proportionnel est plus favorable aux petites formations et pour lesquelles les Parti pirates européens présenteront un programme commun.

En attendant, ils ne sont pas nombreux place Monge à imaginer un avenir politique à la formation pirate. Peu de gens semblent prêts à leur accorder réellement leur vote. "Ma femme vous trouve rigolo, mais on va voter Axel Kahn. Il ne faut pas que François Fillon gagne haut la main", avoue un passant. Derrière son étal, Saygi a fini de lire le tract. "Ça peut être un bon mouvement, juge-t-il, mais je ne sais pas s'ils vont réussir."

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