Reportage "Ce serait un énorme gâchis" : encore un peu de sursis et d’espoir à la maternité des Lilas même si la menace d’une fermeture est de plus en plus forte

L’Agence Régionale de Santé d'Île-de-France doit présenter un projet finalisé en décembre prochain aux équipes de la maternité des Lilas. Pour l’instant, il est envisagé que cet établissement de Seine-Saint-Denis ferme. Il deviendrait un centre de santé pour femmes et laisserait la partie "maternité" à l’hôpital de Montreuil.
Article rédigé par France Info - Aurore Richard
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
La maternité des Lilas, en Seine-Saint-Denis, le 3 novembre 2023. (AURORE RICHARD / RADIOFRANCE)

La maternité des Lilas ne ressemble pas vraiment aux autres maternités. C’est un immeuble de seulement trois étages, à la façade en bois, dans une petite rue calme. Au dernier étage, il y a trois salles d’accouchements, pas une de plus. Au 1er et au 2ème étage, se trouvent une nurserie et des chambres pour les familles. Et puis, au rez-de-chaussée, il y a une salle pour les échographies, une autre pour le Planning familial et aussi, des panonceaux sur les murs. On peut y lire des messages comme : "J’ai profité de techniques, d’un environnement que l’on ne trouve pas dans des établissements conventionnels" ou encore, "continuez à travailler comme ça pour longtemps et pour tout le monde" avec le hashtag "je soutiens votre combat".

Justement, cela risque de ne plus être "pour longtemps". Une nouvelle réunion aura lieu en décembre prochain pour "finaliser" le projet et l’avenir de la maternité des Lilas, en Seine-Saint-Denis. Sachant que le précédent rendez-vous, fin octobre, a déjà mené à une conclusion : cet établissement, tel qu’il est aujourd’hui, n’a plus d’avenir. L’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Île-de-France explique en effet que "toutes les parties prenantes conviennent qu’il n’est pas possible d’organiser durablement l’activité de maternité aux Lilas".

Aujourd’hui, en tout cas, on accouche encore à la maternité des Lilas. On entend encore des bébés pleurer dans la nurserie. Il y a ici un peu plus de 1 100 accouchements par an, c’est donc une petite maternité. Elle est de type 1, ce qui veut dire qu’elle est adaptée aux grossesses sans problème identifié, n’ayant qu’un service d’obstétrique. "Il y a deux sages-femmes pour trois salles d’accouchements parce qu’on veut prendre le temps d’accompagner pendant. C’est de l’accompagnement aussi avant et après", décrit Corina Pallais, psychologue de la maternité des Lilas, également déléguée syndicale Sud.

En revanche, cela n’est pas rentable. L’établissement est en déficit de plusieurs millions d’euros selon l’ARS. C’est dans ce contexte que la maternité des Lilas est sous la menace d’une fermeture depuis une quinzaine d’années. "On nous répète qu’on va fermer mais tant que les choses ne sont pas définitives, il y a toujours de l’espoir", assure Céline Le Negaret, sage-femme depuis 27 ans ici.

"C’est usant mais on ne lâchera pas"

Céline Le Negaret, sage-femme à la maternité des Lilas

à franceinfo

Pourtant, là, la perspective d’une fermeture se précise. C’est ce qui est ressorti d’une réunion fin octobre entre certains membres de la maternité, l’ARS Île-de-France et l’Agence nationale de la performance sanitaire et médico-sociale (ANAP). L’ANAP propose en fait un projet en deux parties. La maternité des Lilas doit devenir un centre de santé pour les femmes. "C’est un projet ambitieux, reconnaît Corina Pallais. Ce serait un centre de dépistage des infections, dédié aussi à l’endométriose, il y aurait des consultations pré-natales et post-natales, etc. Mais nos locaux passeraient de plus de 2 000 m² à 360 m² et je ne vois pas comment tout cela peut tenir". 

Le plus gros point de crispation concerne l’autre partie de ce projet : les accouchements n’auraient plus lieu sur le site des Lilas, ils seraient transférés à l’hôpital de Montreuil où la maternité est de type 3, c’est-à-dire qu’elle est équipée pour les grossesses à risque. Plus de 3 500 accouchements y sont pratiqués chaque année. "Si une patiente choisit d’accoucher en niveau 1, ce n’est pas la même chose qu’en niveau 3 où tout est très médicalisé. À la maternité des Lilas, il y a une volonté au départ d’accoucher le plus naturellement possible, même s’il est possible au cours du travail de demander une péridurale, mais c’est le projet de départ", souligne la psychologue.

L’approche de la maternité des Lilas est singulière depuis sa création en 1964. Elle veut être un lieu où les femmes peuvent "accoucher sans douleur", souligne Céline Le Negaret : "C’est une approche féministe, celle de mettre la femme au centre, de lui donner la possibilité de comprendre ce qu’elle est en train de vivre. Ce serait un énorme gâchis de fermer cette maternité car cela voudrait dire qu’on ne laisse plus le choix aux femmes d’accoucher dans des lieux divers". Cette "approche féministe", elle se retrouve d’ailleurs dans les différents portraits accrochés aux murs de l’établissement : celui de Madeleine Brès, la première femme à accéder aux études de médecine, ou encore celui de Suzanne Lenglen, la première femme internationale du tennis féminin.

Des portraits de Kamala Harris, Madeleine Brès ou encore, Suzanne Lenglen sont accrochés aux murs de la maternité des Lilas. (AURORE RICHARD / RADIOFRANCE)

Pour Corina Pallais, ce transfert à l’hôpital de Montreuil ne convient pas non plus aux personnels de la maternité des Lilas. "Dans un établissement de niveau 1, on a des accouchements physiologiques avec des sages-femmes qui vont devoir accompagner, soutenir la femme durant l’accouchement. Alors que dans un niveau 3, il y a beaucoup plus de pathologies, donc beaucoup plus d’interventions médicales donc ce n’est pas le même choix", indique-t-elle. Céline Le Negaret estime même que si c’est pour faire ce travail, elle et ses collègues "n’iront pas à Montreuil".

Cette sage-femme milite pour une autre voie. Pour préserver la philosophie des Lilas, même à Montreuil, elle explique qu’il faudrait "avoir quelques salles de naissance dans l’hôpital où les femmes accoucheraient avec une équipe des Lilas, avec une prise en charge autonome". "L’objectif, ce n’est pas que l’équipe des Lilas garde à tout prix son fief, conclut Corina Pallais. L’objectif, c’est de défendre les petites structures que les patients veulent"

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