Reportage Crise des migrants : à Calais, des associations bataillent en permanence avec les autorités pour réussir à aider les "exilés"

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Des associations viennent à la rencontre des migrants dans un champ près de la zone commerciale Auchan/Leroy Merlin à Calais (Pas-de-Calais), le 2 décembre 2021.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Dans la sous-préfecture du Pas-de-Calais, face à la Manche, les associations dénoncent les pressions à leur encontre et envers les migrants qu'elles tentent d'assister au quotidien. 

Des silhouettes se découpent à l'horizon, comme sorties de nulle part. D'un pas lent et fatigué, bonnets vissés sur la tête, ces femmes et ces hommes émergent de leurs campements, dans le froid de ce début décembre. Au beau milieu des herbes hautes du littoral, ils rejoignent un champ boueux jouxtant le parking de la zone commerciale, à l'entrée de Calais (Pas-de-Calais).

C'est ici que les associations viennent se positionner depuis plusieurs mois, au plus près de l'un des principaux lieux de vie des "exilés", un terme qu'elles préfèrent à "migrants". Leurs campements, sortes de mini-bidonvilles constitués de toiles de tentes posées sur des palettes, sont disséminés dans Calais depuis l'évacuation de la "jungle", en octobre 2016. Six zones sont répertoriées par les associations à l'orée de la ville, même si quelques personnes dorment aussi dans des bosquets ou sous les ponts du centre-ville.

Des migrants rechargent leur téléphone sur des multiprises branchées à un générateur apporté par le Secours catholique à Calais (Pas-de-Calais ), le 2 décembre 2021.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Les quatre bénévoles du Secours catholique sont arrivés les premiers sur place. C'est jour de "recharge". Deux fois par semaine, l'association se rend ici avec un générateur qui vient alimenter une pieuvre de multiprises. Chacun peut venir y charger son téléphone. L'association Salam les rejoint pour assurer la tournée quotidienne de petits déjeuners : elle en distribue 1 000 chaque jour, dans différents points de la ville. Une file se forme devant le stand de nourriture. Beaucoup de Soudanais, mais aussi des Afghans, des Syriens, des Kurdes, ont bravé les 4 °C de cette fin d'automne.

Le petit déjeuner distribué par l'association Salam, le 2 décembre 2021 à Calais (Pas-de-Calais).  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"Harcèlement" policier 

Tous les jours ou presque, les migrants sont expulsés manu militari de leurs lieux de vie. Cinq ans après la destruction de la "jungle", qui était devenue le plus grand bidonville de France, les policiers ont un mot d'ordre : lutter contre toute installation de campements. "Leurs tentes sont systématiquement saisies. Elles ne sont plus lacérées depuis la récente polémique, mais jetées dans des bennes, donc l'effet est le même", pointe Antoine, l'un des quatre salariés du Secours catholique de Calais, qui déplore une logique de "harcèlement" des forces de l'ordre.

"A chaque expulsion, on leur confisque leurs effets personnels, et leurs lieux de vie sont régulièrement grillagés pour leur en empêcher l'accès."

Antoine, salarié du Secours catholique de Calais

à franceinfo

Dans un rapport publié début octobre, l'ONG Human Rights Watch estime que "les pratiques de la police" sur le littoral "ont rendu la vie des migrants de plus en plus misérable".

"On passe nos journées à chercher à manger, à chercher où charger nos portables et à chercher où dormir", résume Moustafa, dans un français quasi parfait "appris avec des bénévoles et sur YouTube". Ce Soudanais aux yeux cernés, arrivé en France en 2015, transporte avec lui un petit sac à dos. "Ce sont mes affaires. Je préfère les prendre avec moi, plutôt que de les laisser dans ma tente. J'ai peur qu'on me les vole ou que la police les prenne s'il y a une évacuation." 

Contacté par franceinfo, Benoît Desferet, le directeur départemental de la sécurité publique du Pas-de-Calais, explique qu'il est plus facile d'évacuer "des petits campements, où l'intervention est plus sécurisée, que des très gros campements". Il précise que les opérations de police ont pour but de limiter l'insalubrité de ces lieux de vie où "les déchets s'amoncellent très vite. Plus il y a de monde, plus les mesures d'hygiène sont difficiles à appliquer", estime le patron de la police calaisienne. 

Les associations contrôlées "presque toutes les nuits" 

Cette pression ne s'exerce pas seulement sur les migrants : les associations assurent qu'elles en sont aussi les cibles. Le jour de notre venue, un huissier a ainsi fait irruption pour annoncer aux bénévoles qu'ils occupaient illégalement les lieux : ce terrain boueux "appartient à Auchan", a-t-il expliqué. A ses côtés, un homme se présente comme le responsable de la sécurité de l'hypermarché. "C'est un membre de la BAC, je suis sûr de l'avoir déjà vu", glisse un bénévole. "Etant donné que vous êtes sur un terrain privé, vous allez devoir en laisser libre l'accès", explique l'homme. "Laisser libre l'accès à qui ?" lui rétorque Anna. "Il ne doit pas être occupé. Tout simplement", répond-il. 

La procédure ne surprend personne : les équipes associatives voient régulièrement leurs actions entravées de la sorte. Marguerite Combes, coordinatrice d'Utopia 56 à Calais, dénonce des "contrôles de police très très réguliers". Son association est d'astreinte 24 heures sur 24, pour aider les personnes en situation de détresse, notamment en les accompagnant à l'hôpital. 

"Presque toutes les nuits, on a des contrôles policiers, des contrôles de véhicules, des contrôles de permis. Ce n'est pas illégal mais totalement abusif et très intimidant."

Marguerite Combes, coordinatrice de l'association Utopia 56 à Calais

à franceinfo

Pierre Roques, coordinateur de l'association l'Auberge des migrants, témoigne lui aussi de "contrôles d'identité incessants" pour des motifs "absurdes" : "On a reçu une amende pour 'véhicule roulant sans pneumatiques' et pour 'objet saillant dépassant de la carrosserie' : il s'agissait juste d'une aile un peu enfoncée"

Pendant les confinements successifs, les membres d'Utopia 56 disent avoir été verbalisés au total "près d'une centaine de fois pour 'non-respect du confinement'", relève Marguerite Combes. Les équipes avaient beau cocher la case "déplacements pour l'assistance aux personnes vulnérables et précaires" et présenter une attestation employeur, rien n'y faisait. "On est en train de contester ces amendes une par une mais c'est des heures et des heures de travail en plus, tellement de temps perdu", souffle-t-elle.

Lors des confinements, "tout le monde faisait l'objet de contrôles", note Benoît Desferet, qui reconnaît un renforcement des contrôles d'identité dans certaines zones soupconnées d'être des lieux fréquentés par les passeurs. "Certains utilisent les fourgons et les camionnettes utilisés par les associatifs", justifie-t-il auprès de franceinfo. 

"Des roches, des buttes de terre" pour limiter les accès aux campements

Au-delà de ces contrôles ciblés, les travailleurs associatifs s'insurgent collectivement contre une "politique générale" visant à les empêcher d'aller à la rencontre des migrants. "Quand la police repère un point de distribution, le lendemain, on va découvrir un panneau 'Interdit de stationner' qui va nous forcer à nous déplacer, observe Pierre Roques. Des rochers, des buttes de terre sont régulièrement érigés par la mairie sur ces lieux de rendez-vous pour nous en bloquer l'accès."

Dernier exemple en date : cette butte de terre et de rochers bâtie pour empêcher l'accès à un campement regroupant une centaine de personnes, près de la commune de Marck, à l'est de Calais. 

Une butte de terre est érigée à l'angle de la rue du Beau Marais et de la rue de Normandie, à Calais (Pas-de-Calais), le 16 novembre 2021.  (PIERRE ROQUES)

Le chef de la police de Calais, Benoît Desferet, confirme que des rochers et des buttes de terre ont bien été érigés à certains endroits "pour éviter des distributions sauvages de repas et afin d'assurer la sécurité des riverains en limitant les situations de troubles à l'ordre public". 

En outre, le périmètre de distribution d'eau et de nourriture est strictement encadré par un arrêté polémique, pris en septembre 2020 et prorogé chaque mois depuis. Celui-ci interdit "toute distribution gratuite de boissons et de denrées alimentaires dans certains secteurs de Calais." 

"Au départ, l'interdiction ne concernait que quelques rues du centre-ville mais petit à petit, le périmètre s'est étendu, jusqu'à recouvrir quasiment toute la ville."

Morgane, salariée du Secours catholique

à franceinfo

La préfecture souligne que l'Etat mandate l'association La Vie active pour offrir des repas aux migrants et que 2 510 repas en moyenne sont distribués chaque jour. Mais beaucoup regrettent que les points de distribution ne s'adaptent pas aux lieux de vie des migrants, qui doivent parfois faire des kilomètres pour les atteindre. "Des services complémentaires fournis par les associations non mandatées sont nécessaires pour aller là où l'association ne passe pas et proposer d'autres solutions comme de la nourriture sèche", estime Antoine, du Secours catholique. 

Une heure de marche pour un sandwich

Les migrants, en transit constant, peuvent encore compter sur l'accueil de jour du Secours catholique, situé au cœur de Calais. Ce local d'une centaine de mètres carrés, ouvert trois jours par semaine, leur permet de souffler, dans un endroit chaud et abrité. 

Ce premier mercredi de décembre, ils sont plus de 600. "Certains ont fait plus d'une heure de marche pour venir ici", explique Clémence, qui distribue des sandwichs pain-mayonnaise proposés grâce aux invendus récupérés dans les boulangeries. Le stand ne désemplit pas. 

Clémence et Annick, toutes deux bénévoles, distribuent des sandwichs à l'accueil de jour du Secours catholique, le 1er décembre 2021 à Calais (Pas-de-Calais).  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Deux jours avant, un migrant est arrivé en état d'hypothermie avancée. "Il était plié en deux sur sa chaise. On l'a mis à côté du chauffage, mais ça ne marchait pas. Un bénévole l'a pris chez lui pour quelques jours", relate Mariam, salariée au Secours catholique. Ils sont plusieurs "hébergeurs" de la sorte, à se porter volontaires pour pallier la saturation des dispositifs d'hébergement.

"Faire une demande au 115 pour les hommes célibataires c'est un quasi-échec à chaque fois et ça l'est parfois pour des familles aussi."

Antoine, salarié du Secours catholique de Calais

à franceinfo

Chaque migrant bénéficie de trois nuits maximum de prise en charge par le 115. Les Centres d'accueil et d'examen des situations (CAES) proposent aussi des hébergements temporaires, mais "les personnes que l'on accompagne − principalement des 'dublinées' ou déboutées − ne rentrent pas nécessairement dans les critères d'éligibilité", constate Antoine. Surtout, ces deux centres sont situés à une centaine de kilomètres de Calais. Or la plupart des migrants ne veulent pas s'éloigner, car beaucoup essaient très régulièrement de rejoindre l'Angleterre. Certains tentent leur chance plusieurs fois par semaine.

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Le prêtre Philippe Demeestère, qui sort d'une grève de la faim pour alerter sur la situation catastrophique des migrants, témoigne de leur motivation. "Chez moi, j'héberge un gars qui essaie de passer depuis des mois en camion, il n'y arrive pas. Il va à l'intérieur des terres pour trouver des parkings et compte sur le facteur chance, mais les douaniers sont extrêmement stricts. C'est devenu très très difficile", explique-t-il à franceinfo. Un mineur soudanais de 16 ans et un autre jeune migrant sont ainsi morts en tentant leur chance, l'un après avoir chuté d'un camion en marche et l'autre, mortellement blessé dans une zone de stationnement des poids lourds. Ce dernier est la 305e "victime de la frontière" depuis 1999, selon les associations. Mais presque tous ici sont déterminés à partir. "C'est leur dernière échappatoire", souffle le prêtre de 72 ans.

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