"Paris, c'est beaucoup plus dur que la 'jungle'" : dans la capitale, le désespoir des migrants, toujours plus nombreux

Depuis le démantèlement du camp de fortune de Calais, de nouveaux arrivants viennent grossir chaque jour les campements de migrants du nord-est parisien.

Des migrants soudanais installés avenue de Flandres, dans le 19e arrondissement de Paris, le 28 otcobre.
Des migrants soudanais installés avenue de Flandres, dans le 19e arrondissement de Paris, le 28 otcobre. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Regroupées autour d'une table basse, trois riveraines du quartier Stalingrad, à Paris, étalent à la chaîne des baguettes de pain au Nutella. Autour d'elles, des petits groupes de migrants soudanais se succèdent pour avaler en vitesse un semblant de petit-déjeuner.

Il est un peu plus de 9 heures, vendredi 28 octobre, avenue de Flandres, dans le 19e arrondissement de la capitale. Le souffle court, Abla, bénévole pour Emmaüs, supervise les opérations. "Chaque soir, il en arrive de plus en plus", soupire celle qui vient tous les matins dès l'aube apporter son aide aux migrants démunis. Depuis quelques jours, elle observe les campements de migrants du nord-est parisien grossir à vue d'œil. Hier matin, j'ai servi près de 250 cafés. C'est beaucoup plus que d'habitude", assure-t-elle entre deux tartines.

Conséquence du démantèlement de la "jungle" de Calais, certains exilés récalcitrants à l'idée de partir dans l'un des 287 centres d'accueil et d'orientation répartis un peu partout dans l'Hexagone ont fait le choix de se tourner vers la capitale. Combien ? "C'est très difficile à estimer", reconnaît Patrick, membre du collectif La Chapelle Debout, qui suit les migrants et les réfugiés depuis plus d'un an. D'après les premières remontées de terrain, environ 300 personnes en provenance de Calais auraient pu installer leur tentes sur les trottoirs du quartier en quelques jours. "Il y a trois jours, on distribuait 700 à 800 repas. Aujourd'hui, on est à plus de 1 000. Je ne sais pas comment on va faire", confie de son côté Charles Drane, coordinateur pour l'Agence adventiste du développement et de l'aide humanitaire (Adra) qui distribue des repas le midi aux migrants. Une évolution qui se voit à l'œil nu.

Depuis la destruction de la 'jungle', le campement de l'avenue de Flandres s'est allongé d'au moins 50 mètres.Patrick, membre du collectif La Chapelle Deboutà franceinfo

Loin de la "jungle", un quotidien difficile

Navil, 24 ans, originaire du Soudan du Sud, a installé sa tente sur un monticule à quelques mètres du bassin de la Villette. Il y a quelques jours, il était dans la le bidonville de Calais. Il a décidé de partir pour Paris juste avant l'arrivée des bulldozers. Comme beaucoup d'autres de ses compatriotes, Navil a décidé de fuir le conflit qui ravage son pays depuis maintenant trois ans. Comme d'autres, il a tenté en vain de rejoindre le Royaume-Uni pour y déposer une demande d'asile.

Aujourd'hui, il parle assez bien le français, et aspire à vivre dans l'Hexagone. Mais malgré son départ de la "jungle", son quotidien est loin de s'être amélioré. 

Paris, c'est beaucoup plus dur que la jungle. A Calais, il y avait des docteurs, des associations... Et ici la police n'est pas la même. A Calais, ils disaient bonjourNavil, migrant soudanaisà franceinfo

En contrebas, des girophares se reflètent sur les vitrines des magasins. Tôt dans la matinée, une compagnie de CRS accompagnée de policiers se sont chargés d'effectuer une "opération de contrôle" sur le camp avenue de Flandres. En clair, une vérification de la situation administrative des occupants et l'arrestation de personnes sans papiers. 

Selon plusieurs témoins, une trentaine de personnes ont été emmenées dans un bus, vers une direction inconnue. Contactée par l'Agence France-presse, la préfecture de police s'est refusée à tout commentaire. 

"No Calais here"

A une centaine de mètres de là, sous la station de métro Jaurès, les exilés afghans assurent ne pas avoir vu arriver des compatriotes en provenance de Calais ces derniers jours. La plupart sont là depuis un mois, voire davantage. Réputés plus déterminés à rejoindre l'Angleterre du fait de leur maîtrise de la langue et de la forte implantation de la communauté afghane outre-Manche, ces derniers doutent que leurs concitoyens aient choisi de s'éloigner de la côte d'Opale. Une journaliste indépendante présente mercredi sur la "jungle" et aujourd'hui à Paris acquiesce. Selon elle, "beaucoup de migrants ont préféré prendre des trains en direction de la Belgique".

Même son de cloche du côté du campement des Ethiopiens et des Erythréens, sous les voies du métro aérien. "No Calais here, no Calais", répète un jeune. D'après lui, ces nouvelles arrivées concerneraient des migrants soudanais. Une hypothèse crédible aux yeux de Saddam, un Soudanais installé avenue de Flandres dans une tente : "Tous les jours, je vois de nouvelles personnes arriver de Calais. Tous Soudanais."

Une évacuation "dans les jours qui viennent"

D'autres restent plus sceptiques. "Je sais que des personnes veulent partir à Calais, mais l'inverse…", indique son compatriote Osman, 27 ans. Smartphone à la main, un proche d'Osman s'avance vers nous. Sur l'écran, l'image d'un jeune homme souriant, les pieds dans le sable, dos aux vagues. "Il s'appellait Mustafa, il est mort il y a quelques jours en tentant de passer en Angleterre, sur l'autoroute de Calais." 

En guise de solution, les autorités affirment qu'une évacuation aura lieu "dans les jours qui viennent". Elle ouvrira la voie à l'ouverture du premier centre d'accueil humanitaire pour les migrants de la capitale, d'une capacité initiale de 400 lits. Vendredi, selon les associations sur place, ils étaient entre 1 500 et 2 000 sur les campements du triangle des migrants de Paris.