Contre la réforme, les orthophonistes facebookent, gazouillent et spamment

La profession, féminine à 96%, conteste la réforme de son cursus universitaire. Manifestations, mobilisation sur Facebook et Twitter : tous les moyens sont bons pour faire entendre leur mécontentement.

Des orthophonistes manifestent devant le Conseil d\'Etat, place du Palais-Royal, à Paris, le 14 janvier 2012.
Des orthophonistes manifestent devant le Conseil d'Etat, place du Palais-Royal, à Paris, le 14 janvier 2012. (EMILIE SAJOT)

"Eh oui, c’est encore les orthophonistes… Vous nous manquiez monsieur le ministre !" Depuis l'annonce de la réforme de leur cursus universitaire, le 28 octobre 2011, les orthophonistes, qui sont près de 20 000 en France, ne décolèrent pas. Et leurs ministres de tutelle sont leur cible favorite sur internet, en particulier sur Twitter et Facebook.

Cette mobilisation sur les réseaux sociaux, accompagnée de manifestations locales dans toute la France, a fini par payer : Laurent Wauquiez, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a reçu le 14 mars une délégation représentant les orthophonistes. Grâce à cette réunion (document PDF), les négociations sur la réforme vont reprendre courant avril, a indiqué mardi 27 mars à FTVi la Fédération nationale des orthophonistes (FNO), le principal syndicat de cette profession féminine à 96%. L'aboutissement d'une stratégie en cinq points mise en œuvre sur internet par ces professionnels des troubles de la communication.

1. Battre le rappel

"Au départ, j'ai créé un groupe Facebook avec des consœurs de Lorraine et de l'île de Ré avec lesquelles j'avais sympathisé au cours de réunions professionnelles nationales. Le but était de nous permettre de témoigner de notre pratique du métier, d’échanger entre nous. Puis le groupe est devenu militant", explique Corinne Guillerault, la cinquantaine, administratrice du groupe "Et ça, ça ne mérite pas un master ?" Orthophoniste libérale dans le Var, elle s'oppose fermement à la réforme, qui créerait un master 1 généraliste et un master 2 de spécialisation, conduisant, selon elle, à "une profession à deux vitesses". Actuellement, la formation dure quatre ans et est reconnue à bac+2.

Corinne Guillerault n'est pas syndiquée, mais elle a voulu fédérer autour d'elle. Son groupe rassemblait 2 851 membres de Facebook mardi. "En tant qu’orthophonistes, on communique beaucoup entre nous, car nous sommes une petite profession. Il y a aussi une volonté de connaître les nouveaux moyens de communication, comme Twitter. Même si ce sont surtout les plus jeunes d’entre nous qui l’utilisent", ajoute-t-elle.

"Ce sont des moyens de communication efficaces. Facebook a aussi permis d'informer nos 'amis', qui ont pu nous soutenir en adhérant au groupe", commente Coralie Bally, âgée d’une vingtaine d’années et présidente de l'Association parisienne des étudiants en orthophonie (APEO). Investir les réseaux sociaux leur a donné la possibilité de s’immiscer dans les débats et d’accroître leur visibilité. Cette réussite a incité d’autres orthophonistes à suivre le mouvement, qui s’est alors amplifié.

2. Informer sur le cœur du problème

Le premier objectif du groupe Facebook est d'informer sur les raisons de la contestation. Les orthophonistes dénoncent la création de deux masters d’orthophonie, proposée en octobre par Xavier Bertrand, le ministre de la Santé, et Laurent Wauquiez : un master 1 pour les généralistes et un master 2 pour les praticiens. Ces derniers pourraient prendre en charge la rééducation des victimes de troubles neurologiques importants, qui se développent après des accidents vasculaires cérébraux (AVC) ou, par exemple, lorsqu'on est atteint de la maladie d'Alzheimer.

"L'orthophonie existe depuis 1964, et, pour nous, c'est une profession indivisible. Une orthophoniste doit être apte à prendre en charge tous les patients", estime Milène Postic, 24 ans, étudiante en orthophonie à l'université Nice Sophia Antipolis. "Les patients vont devoir trouver un orthophoniste spécialiste, ce qui signifie plus d'attente pour un rendez-vous et plus de kilomètres à faire pour certains", déplore de son côté Camille Defert, en libéral depuis huit ans à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). 

3. Ne laisser aucun répit aux ministres

L’action des orthophonistes ne s’est pas limitée à l’activité d’un groupe sur Facebook et à quelques tweets. Chaque nouveau statut posté sur le profil de Xavier Bertrand a fait l’objet de commentaires d’orthophonistes en colère, avant d’être effacés. De nombreux commentaires ont aussi été postés à chacune des interventions du ministre de la Santé dans les médias, soit sur la page de l'émission, soit via Twitter, ou même dans notre live.

 

Lors de la diffusion de "Radio France Politique" le 11 décembre 2011, le nombre de commentaires sur la page de l’émission avait été si important que la journaliste Marie-Eve Malouines avait interrogé Xavier Bertrand sur le sujet. Le ministre de la Santé ne s'en était pas étonné. "Il a dit qu'il entendait parler de nous tous les jours. On a réussi à embêter Xavier Bertrand", se félicite Corinne Guillerault. Se faire entendre et déranger sont les raisons principales de leur appropriation des réseaux sociaux.

Chaque déplacement de Xavier Bertrand et de Laurent Wauquiez a aussi offert aux orthophonistes l'occasion de se mobiliser. Pour s’y retrouver, elles ont établi une Google Map (carte interactive) des rendez-vous politiques des ministres en France. Ces rencontres ont parfois été filmées, et les vidéos publiées sur YouTube.

4. Spammer les élus

Enfin, les orthophonistes ont lancé l’opération "Un jour, un politique". L’une d’entre elles a émis l’idée d’envoyer des e-mails aux parlementaires et aux maires pour les sensibiliser à leurs revendications. Ses consœurs lui ont emboîté le pas. Du 21 au 24 novembre, elles ont même organisé un "mailthon", soit l’envoi de deux e-mails par heure à des personnalités politiques.

Les orthophonistes y détaillent leur désaccord avec les ministères. Celui-ci porte principalement sur la perte d’heures de cours induite par la réforme. Selon la FNO, le nouveau cursus, s’il était mis en place, engendrerait la perte d'un semestre de formation. Celle-ci offrirait moins de stages pratiques, et diminuerait donc la qualité de la prise en charge des patients. Mais le ministère de la Santé a toujours contesté ces affirmations et calcule différemment les heures de formation.

5. Occuper le terrain dans la vie réelle

Les orthophonistes sont aussi descendues dans la rue. Vêtues pour la plupart d'un gilet jaune fluo, 5 500 d’entre elles ont manifesté le 14 janvier dans plusieurs grandes villes de France.

France 3

Désormais, les professionnelles investissent les meetings des candidats à la présidentielle et rencontrent leurs représentants. Les négociations devant reprendre mi-avril, c’est probablement le gouvernement nommé après l'élection qui héritera du dossier.