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Anne Lauvergeon règle ses comptes avec Nicolas Sarkozy

Dans une interview à "L'Express", l'ancienne patronne du géant du nucléaire français Areva étrille la politique énergétique du président, mais aussi son style et ses méthodes.

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France Télévisions
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Anne Lauvergeon, ancienne patronne d'Areva, quitte l'Elysée après une entrevue avec Nicolas Sarkozy, le 20 juin 2011. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Si ce n'est pas une bombe atomique, cela y ressemble. Dans son livre La Femme qui résiste, Anne Lauvergeon revient sur son parcours à la tête du groupe Areva et son éviction en 2011. Comme un avant-goût, l'ancienne patronne du groupe français spécialiste du nucléaire se livre à une très violente charge contre Nicolas Sarkozy dans une interview à L'Express, mardi 10 avril. Même si l'ancienne "sherpa" de François Mitterrand dit ne jamais éprouver de haine, ses motifs de rancœur contre l'actuel locataire de l'Elysée sont nombreux.

• "Je connaissais la force des appétits à l'œuvre"

Le 17 juin 2011, la sentence tombe. Ce n'est qu'une demi-surprise : Anne Lauvergeon ne sera pas reconduite pour un troisième mandat de PDG d'Areva. Etonnée ? Oui et non. "Car je connaissais la force des appétits à l'œuvre", raconte-t-elle. Pendant des mois, elle et le patron d'EDF, Henri Proglio, proche du chef de l'Etat, se sont livrés à une lutte sans merci pour obtenir le leadership sur la filière nucléaire. Anne Lauvergeon, qui dénonce un "axe d'airain fait de politiques et d'intermédiaires afin de servir les intérêts [d'Henri Proglio]", s'interroge : "Saura-t-on un jour pourquoi le patron d'EDF a eu ainsi table ouverte à l'Elysée durant tout ce quinquennat ?" Pour elle, Nicolas Sarkozy "a laissé s'organiser un système de clan, de bandes et de prébendes".

• "Tout a été fait stratégiquement pour abîmer un système qui fonctionnait"

Anne Lauvergeon revient sur l'épopée énergétique de la France, qui "a la grande chance de posséder quatre entreprises mondiales dans le domaine énergétique". "Avec Gérard Mestrallet [PDG de GDF-Suez] et Christophe de Margerie [PDG de Total], nous avions des visions communes et un jeu collectif. Henri Proglio est arrivé en se proclamant capitaine [de l'équipe de France nucléaire], en refusant systématiquement de passer le ballon et en taclant ses coéquipiers."

Elle raconte que pour assurer son développement, Areva avait besoin d'une augmentation de capital de 3 milliards d'euros. Promise selon elle par Nicolas Sarkozy en 2004, alors ministre des Finances, elle aurait ensuite été bloquée par Thierry Breton, son successeur à Bercy, et Dominique de Villepin. "Enfin, après 2007, il n'y a plus eu de stratégie du tout. On nous a dit qu'il fallait fusionner avec Alstom (...) puis démanteler Areva au profit d'EDF... Toute stratégie cohérente a disparu au profit du court terme et des intérêts d'un clan. Et des intermédiaires !, accuse-t-elle. Je suis passée par l'incrédulité, l'effarement, puis l'indignation..."

• L'Elysée voulait "vendre du nucléaire au colonel Kadhafi"

Le système dénoncé par Anne Lauvergeon "a fait la promotion d'un nucléaire bas de gamme à l'international", estime-t-elle, regrettant que la France ait proposé "de transférer nos droits de propriété intellectuelle mondiaux aux... Chinois, et de vendre du nucléaire à des pays où ce n'est pas raisonnable", notamment à la Libye du colonel Kadhafi : "Moi, qui aurais dû pousser à la vente, je m'y opposais vigoureusement, et l'Etat, censé être plus responsable, soutenait cette folie. Imaginez, si on l'avait fait, de quoi nous aurions l'air maintenant ! (...) Pourtant, quelle insistance ! A l'été 2010, j'ai encore eu, à l'Elysée, une séance à ce sujet avec Claude Guéant et Henri Proglio..."

• Sarkozy "ne composait pas un gouvernement, il recrutait pour un casting"

L'ancienne patronne d'Areva révèle que Nicolas Sarkozy lui aurait proposé un ministère lors de son arrivée à l'Elysée. Lequel ? "Celui que je voulais", assure-t-elle. "Il ne composait pas un gouvernement, il recrutait pour un casting ! Je remplissais nombre de cases : femme, monde économique, industrie, international, Mitterrand, moins de 50 ans... et Areva libérée." Mais elle refusa.

En 2011, au moment de son éviction, Anne Lauvergeon se serait vu offrir un autre poste : "Il m'a proposé la direction d'Air France, que j'ai refusée en m'étonnant, puisqu'Alexandre de Juniac, un de ses grands amis, était candidat pour le poste. Il m'a dit : 'Alexandre est un ami, mais il n'a pas le niveau, il ne sera jamais président d'Air France. Il faut être sérieux.'" C'est pourtant bien lui qui a été nommé en novembre.

• "Il place tout sur le terrain de l'affectif"

Anne Lauvergeon a bien connu le phénomène de cour, à l'Elysée, lorsqu'elle en fut secrétaire générale adjointe, sous François Mitterrand, avant de devenir sa représentante personnelle à l'international. Mais, dit-elle, cette cour-là n'avait rien à voir avec celle qui s'affaire autour de Nicolas Sarkoz : "Les gens avaient une plus grande liberté de parole et d'actes. Nicolas Sarkozy a des intuitions globales, mais, en même temps, il veut faire du micromanagement. Et il ne s'entoure, contrairement à François Mitterrand, que de personnalités venant du même moule, préfets, inspecteurs des finances. (...) Je crois qu'il a un vrai problème : il place tout sur le terrain de l'affectif. D'où son allergie profonde pour les contre-pouvoirs, les corps intermédiaires, les contradicteurs."

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